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Mardi, neuf heures et demie du soir[1].

Pendant que tu dors sans doute, mon Adèle, je vais t’écrire quelques mots pour avoir encore un peu de bonheur aujourd’hui. Je viens d’achever quelques lettres nécessaires qu’il m’a bien coûté d’écrire, car lorsque je te quitte de si bonne heure, ce n’est qu’en t’écrivant que je puis supporter le reste de la soirée. Cependant il a bien fallu s’exécuter et maintenant je me dédommage de cet ennui. D’un autre côté peut-être ne devrais-je pas continuer cette lettre ce soir, car j’ai le cœur plein d’idées tristes. Je ne te verrai donc demain qu’à cinq heures, Adèle ! Tu ne saurais croire combien cette pensée me désole, après t’avoir entendue me dire : à deux heures ! Un bonheur entrevu et sitôt évanoui est bien cruel. Ainsi demain, je verrai à peine deux heures celle que j’aurais besoin de voir sans cesse ! Dis-moi, bien-aimée Adèle, es-tu affligée, es-tu désolée comme ton Victor de cette insupportable privation ? Si cela se prolongeait, je ne sais... Oh ! où est notre félicité de Gentilly ? Où sont ces matinées enchanteresses que ma femme adorée daignait parfois passer dans mes bras ? Tout ce bonheur reviendra-t-il ? — Oui, mais il faut attendre, et en attendant, on meurt.

Adieu, mon ange bien-aimé, une chose me console, c’est que tu dois avoir de bons rêves dans un moment où je pense à toi avec tant d’amour, comme j’y pense toujours d’ailleurs. Adieu, adieu, permets à ton pauvre mari de t’embrasser.


Mercredi, deux heures après midi.

Que je me repose un instant avec toi, mon Adèle ! J’ai été ce matin à Passy et je reviens travailler. C’est en ce moment-ci même que je devais être près de toi, du moins qu’il te soit consacré.

Je te verrai ce soir, mon Adèle, rien que ce soir ! Je t’apporterai une bonne nouvelle qui aurait cependant pu être meilleure, mais enfin je craignais quelque chose de pis. Une réduction de 200 francs ne m’épouvante

  1. Inédite.