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Mardi, 9 heures du soir (27 août).

Une phrase de ta lettre m’afflige vivement, mon Adèle ; c’est celle où tu me menaces de me cacher à l’avenir ce que tu appelles tes petites souffrances[1], petites souffrances qui sont mes plus grandes douleurs. Je ne saurais te dire combien cette cruelle menace m’inquiète, d’autant plus que je crains, Adèle, que tu ne l’exécutes en croyant bien faire. Tu dis que tu ne veux pas me causer de peines, avant tout, Adèle, tu ne dois pas me cacher les tiennes, tu ne dois rien me cacher. Oh ! promets-moi, je t’en conjure à deux genoux, promets-moi de continuer à me dire tout, absolument tout ce que tu éprouves, promets-le-moi de façon que je n’en puisse douter, ne me laisse pas, mon Adèle bien-aimée, cette horrible inquiétude dans le cœur. Et qui donc, Adèle, serait le confident de ce que tu souffres ? Tu ne peux pas prétendre que je te voie souffrir sans ressentir moi-même de douleur. Alors comment as-tu le courage de me menacer de me priver de cette partie de ta confiance sur laquelle je compte le plus ? Ne te laisse pas aveugler ici, chère amie, par une générosité qui ferait mon désespoir. Dis-moi tout sans crainte de m’affliger. Songe, au contraire, à quelles alarmes insupportables je serais sans cesse livré si je pouvais croire un moment que mon Adèle, ma femme adorée, éprouverait une douleur physique ou morale sans m’en donner ma part ! Si je puis, Adèle, conserver la nuit quelque sommeil et le jour quelque tranquillité d’esprit, c’est grâce à la certitude que tu ne peux avoir rien de secret pour moi. Songe, Adèle, qu’il est impossible que j’apprenne tes souffrances sans douleur puisque je t’aime ; songe en même temps quelle serait ma désolation si je pouvais supposer que tu m’en caches une seule. Je reviens souvent sur cette idée, Adèle, c’est que vraiment elle me consterne. Peut-être, chère amie, et j’ai déjà cru m’en apercevoir, désires-tu que je te cache, moi, mes souffrances de corps et d’âme, afin de n’en pas être fatiguée, si tel est ton désir, tu dois voir que je t’importune rarement de tout cela, mais tu n’as qu’à dire un mot et ce qui est rarement ne sera jamais à l’avenir. Pour moi, je ne renonce pas à cette partie de ta confiance qui est la plus précieuse à ton

  1. « ... Tu as bien tort de t’inquiéter sur ma santé. Si cela est ainsi, tu me forceras te cacher mes petites souffrances. » (Reçue le mardi 27 août.)