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jours proviennent ou de ce coup que tu as reçu ou de l’autre cause dont tu m’as parlé. Je suis bien malheureux. Peut-être aussi le défaut de distractions, l’ennui qui doit peser sur toutes tes journées suffisent-ils pour te rendre malade. Je veux m’attacher à cette idée : autrement l’inquiétude me tuerait. Parle-moi beaucoup, parle-moi toujours de ta santé, mon Adèle, je voudrais d’instant en instant tout quitter pour avoir de tes nouvelles, je crains chaque soir de te retrouver plus souffrante, plus souffrante, ô Dieu ! et je ne serais pas là ! et d’autres que moi t’environneraient durant tout le jour, recueilleraient tes plaintes, interrogeraient tes regards ! Adèle, promets-moi ce que tu m’as déjà si doucement promis, dis-moi que tu ne voudras jamais d’autres soins que les miens, songe que nul n’a le droit de veiller sur une vie qui m’appartient, songe que ce devoir serait dans mon malheur aussi affreux que celui de te voir malade, mon unique félicité. Nous ne formons qu’un seul être, mon Adèle chérie, quand une moitié de nous-mêmes souffre, qui doit la soigner et la consoler, si ce n’est l’autre ? Hélas ! durant notre cruelle séparation, il est vrai, tes soins et tes consolations ont bien manqué à toutes mes douleurs, je les ai bien des fois appelés en vain ; mais il n’en sera pas ainsi pour toi s’il est vrai que tu m’aimes, tu ne connaîtras pas ce malheur, tu ne sauras pas combien il est amer de voir autour de soi dans un moment pareil tout le monde excepté le seul être que l’on ait besoin d’y voir. Pour mieux dire, Adèle, n’est-ce pas que mes craintes seront vaines, ces craintes qui ont si cruellement pénétré jusqu’au fond de mon cœur ? N’est-ce pas que je vais te trouver ce soir tout à fait rétablie et que tu me diras avec un ravissant sourire : je me porte bien.

Adèle, quand une parole douce sort ainsi de ta bouche avec un doux sourire, tu ne te figures pas quelle impression elle produit sur ton Victor ! Si tu savais combien il faut peu de chose de toi pour me rendre heureux ! Je crains quelquefois quand je suis près de toi d’être transporté d’un subit accès de folie ; j’ai des tentations indicibles quand je t’entends me parler noblement ou tendrement de te ravir dans mes bras ou de baiser le bout de tes pieds. Alors tous les importuns qui nous entourent et nous observent disparaissent à mes yeux, je ne vois plus que toi, toi, mon Adèle angélique, ma femme adorée, toi, jeune fille sublime et douce, et il me faut toute ma force pour dompter ces impulsions d’une ivresse presque convulsive. Tu ne connais rien de tout cela, mon Adèle, si dans ce moment-là je t’exprime mon intime et impérieuse pensée, tu ne remarques pas l’égarement de mon regard, et tu me réponds en souriant et d’une voix calme. Oh ! non, tu ne connaîtras jamais la violence de mon amour… Hélas ! Adieu, je t’embrasse.

Victor.