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Vendredi, 8 heures et demie du soir (23 août).

Ce n’est qu’en t’écrivant que je puis me consoler de ne pas te voir. Ma pensée, si triste en ce moment, ira du moins jusqu’à toi, mon Adèle ; que je serais heureux si celle qui t’occupe au même instant pouvait de même m’être transmise. J’y retrouverais peut-être quelque chose de mon souvenir… Peut-être !... Pardonne-moi d’avoir dit peut-être, cher ange, tu m’as dit que tu pensais sans cesse à moi, et puisque tu l’as dit, cela est. Hé ! n’ai-je pas besoin d’être pénétré de cette conviction comme de celle de mon existence ? Mon amour n’est-il pas toute ma vie et si tu cessais de le partager, que serait cette vie ?

Hélas ! en ce moment peut-être, mon Adèle, tu souffres, tu t’inquiètes, tu te fatigues, ou tu attends des fatigues pour cette nuit. Oh ! est-il donc vrai que ton repos, que ton sommeil sacré puisse être troublé, sans que j’aie le droit de le protéger ? Tu vas te récrier, m’accuser, invoquer ta tendresse filiale ; chère amie, je ne puis te condamner, mais ce que tu fais comme fille, ne puis-je m’en plaindre comme mari ? Est-ce que tu crois que je te verrai de sang-froid sacrifier ton sommeil si cher, épuiser tes forces, compromettre ta santé ! Et tout cela, pour que tu remplisses seule des devoirs dont trois autres personnes devraient partager les soins ! Non, je me plaindrai, je me plaindrai sans cesse, et là-dessus je ne fléchirai pas. Que ne puis-je prendre pour moi le triple et le centuple de ces peines pour t’en épargner la centième partie ! Mon Adèle, va, je suis bien digne de pitié, voilà bien des nuits que je passe loin de toi, n’était-ce pas assez de cette douleur, sans avoir pour m’achever de continuelles inquiétudes sur la manière dont se passeront les tiennes ? Il me semble te voir à chaque instant réveillée en sursaut, arrachée de ton repos, forcée de t’habiller à la hâte... Chère amie !

Pourquoi ne suis-je pas déjà au mois de septembre, je ne sais, mais voici que je me tourmente sur ta santé ; Adèle, mon Adèle adorée, promets-moi bien de ne pas faire d’imprudences. Tu sais, Adèle, que tu n’es plus à toi, tu sais que tu me dois compte de toutes tes actions, de toutes les palpitations de ton cœur. Ne prodigue pas ta santé qui est mon bien, ne sois pas généreuse, je t’en supplie, aux dépens de ton repos qui est mon repos.

Hélas ! tu ne m’écouteras pas et c’est ce qui me désole. Tu te figures que tu peux user et abuser de tes forces, que tu es maîtresse de toi... Ah !