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Mardi, huit heures et demie du soir[1].

Pourquoi n’y avait-il point au bas de ta douce lettre de ce soir, chère amie, ce que tu avais daigné mettre en terminant quelques-unes des précédentes ? Si tu savais combien un baiser de toi après de tendres assurances d’amour, me rendait heureux ! J’espérais que tu en prendrais l’habitude, et j’apprends aujourd’hui que non, par une lettre où tu me dis que tu m’aimes ! Si effectivement tu m’aimes, Adèle, je ne dois point croire que tu aies oublié ces paroles si enivrantes pour ton Victor, je t’embrasse, oh non ! j’aime bien mieux en accuser un sentiment de pudeur adorable que je te supplie de conserver jusqu’au dernier jour dans toute sa délicatesse, mais pour tout autre que ton mari. Adèle, mon Adèle, si tu es ma femme, s’il est vrai que tu ne me dédaignes pas pour compagnon de ton existence, souviens-toi donc alors que toi et moi, nous ne formons plus qu’un seul être, que toutes les choses de l’âme et du corps doivent être en commun entre nous, que nous devons avoir de la pudeur à nous deux et ensemble, mais non l’un contre l’autre. Tu vas me dire que nous ne sommes pas encore mariés devant les hommes, mais, bien-aimée Adèle, je ne réclame aucun des droits que donne la publicité du mariage, je ne veux de toi que des preuves secrètes d’amour conjugal et virginal. Un jour viendra, et tout prochain qu’il est il me semble encore bien éloigné, où mes désirs n’auront plus de bornes comme mon bonheur, où ma vie sera complète, où mon âme appartiendra à ton âme, perpétuellement et éternellement.

En attendant ce jour d’enchantement, mon Adèle adorée, allège-moi un peu, à moi ton pauvre mari, l’ennui de mon veuvage et de ma solitude. Songe combien une parole tendre, combien une douce caresse ont de pouvoir pour ma félicité. Ton angélique pudeur est le seul des sentiments de ton âme dont je ne veuille pas pour moi. Adèle, ton devoir est d’être aussi indulgente pour ton Victor que sévère pour tout autre ; plus tu seras bonne envers moi, plus tu seras inaccessible à tout ce qui ne sera pas moi. Les baisers que je te demande, ce sont des baisers sacrés, les caresses que j’implore, ce sont de saintes caresses ; tout ce qui vient de toi est pur comme toi. Voilà pourquoi le culte que je te rends ne [doit] pas t’étonner. Il m’élève, loin de m’humilier. Adieu pour ce soir, ma douce et noble Adèle, n’est-ce pas que tu m’embrasses ?

  1. Inédite.