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Adèle. Au reste, ce ne sont en effet que des mots. Que je tombe malade demain, je ne me dissimule pas que mon lit de souffrance restera aussi seul que celui d’un réprouvé, peut-être demanderas-tu assez assidûment pendant trois ou quatre jours de mes nouvelles à la personne qui sera chargée de s’en informer, après quoi je pourrai mourir si je veux, à la garde de Dieu, et il en sera comme si je n’avais jamais vécu. Je n’ai pas de mère, moi, personne n’est forcé de m’aimer.

Tu me suivrais en prison, dis-tu… Que ma tête tombe dans 6 mois sur un échafaud, et l’on te défendra de prononcer mon nom et tu obéiras à la défense.

Au reste, tout cela est bien, car la plupart de mes idées sont fausses et absurdes. Je suis un insensé. Ô Adèle, c’est toi qui ne sauras jamais à quel point tu es aimée, comment le saurais-tu ? tu fermes les yeux et les oreilles. Je te déclare que c’est un de mes droits de te consulter sur mes affaires et tu me réponds que jamais tu ne m’en parleras, que tu te dois un peu de dignité, et que je te fais souvenir que tu es fille. Adèle, voilà ta confiance. Au reste, je te le répète, je n’aurai pas la douleur de prévenir moi-même une rupture nouvelle, elle se fera par mon père, dont j’aurais eu le consentement dans un an et dont j’aurai le refus dans trois mois. Cependant tes parents ont raison et ton sort ne peut rester plus longtemps compromis. Il faut savoir où l’on va. Il faut que tu puisses songer à un nouvel établissement, te préparer un autre bonheur. Moi, je vais me retirer lentement, ne t’étonne pas, Adèle, si tu me vois désormais ne plus rechercher les occasions de te voir, j’irai chez toi quand j’y serai invité, mais je manquerais à mon devoir en provoquant ces invitations. Heureusement, je n’aurai pas beaucoup de journées amères. Et quand mon arrêt sera prononcé, je quitterai Paris afin de ménager ta réputation, qu’est-ce que je ne quitterai pas ? — Mais non, je ne veux pas t’occuper de ma mort, ce sont des idées graves et tu m’estimerais peut-être bien moins encore si tu savais combien je serai faible devant le malheur. Au reste, qu’est-ce que tout cela te fait ?

Adèle, réponds-moi encore une fois, je t’en supplie, une fois encore et le plus tôt possible. Ensuite, je ne t’importunerai plus. Maintenant, mon Adèle adorée, tu vas m’écrire sans doute comme à un étranger, car, puisque ma dernière lettre t’a déplu, celle-ci... Oui, tu vas me traiter comme un étranger, et Dieu m’est témoin pourtant que jamais le cœur de celui qui a été ton mari ne fut plus gonflé de larmes, plus brûlant d’amour pour toi. Adieu.

Victor.