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L’exécution se fit en grand appareil. Constatons ce fait : la première fois que la guillotine osa se montrer après février, on lui donna une armée pour la garder. Vingt-cinq mille hommes, infanterie et cavalerie, entouraient l’échafaud ; deux généraux commandaient. Sept pièces de canon furent braquées aux embouchures des rues qui aboutissaient au rond-point de la barrière de Fontainebleau.

Daix fut exécuté le premier. Quand sa tête fut tombée et qu’on délia le corps, le tronc d’où jaillissait un ruisseau de sang tomba sur l’échafaud entre la bascule et le panier.

Les exécuteurs étaient éperdus. Un homme du peuple dit : — Cette guillotine ! tout le monde y perd la tête, le bourreau aussi !


La foule exagère l’atroce comme le merveilleux. Le soir on disait dans les cabarets aux alentours de la barrière : — Le président a joué aux dés les têtes des cinq hommes. Daix et Lahr sont sortis.


À cette époque, on voyait encore dans les faubourgs, que les dernières élections à l’Assemblée nationale avaient si vivement émus, les noms des candidats populaires charbonnés sur tous les murs. Louis Bonaparte était un de ces candidats. Son nom était mêlé, dans ces espèces de bulletins à ciel ouvert, aux noms de Raspail et de Barbès. Le lendemain de l’exécution, on put voir à tous les coins de rues, partout où l’on rencontrait un de ces écriteaux électoraux, le nom de Louis Bonaparte raturé d’une balafre rouge. Protestation silencieuse ; reproche et menace ; doigt du peuple imprimé sur ce nom en attendant le doigt de Dieu.