Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/31

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’avez-vous donc ? — Il me répondit : — Ça va mal. Il se passera quelque chose demain. Cette bête brute de Ledru-Rollin finira par nous jeter à cette bête féroce de Blanqui. (Ce qui n’empêchait pas M. Marrast de déjeuner le surlendemain en tête-à-tête avec cette « bête brute » de Ledru-Rollin.) L’air accablé de Marrast ne m’attendrit pas. Je lui dis en riant : — Bah ! dansez en attendant que vous sautiez ! — Du reste, le bal fut beau, quoique cohue. Tous les régimes s’y mêlèrent. On appelait cela de la fusion. C’était de la confusion.

C’est le lendemain de ce bal, comme les dernières voitures rentraient avec les danseuses pâles et décoiffées, que le tambour d’alarme éveilla Paris. La garde nationale courut aux mairies. On se demandait : Qu’y a-t-il ? Il avait plu la nuit, les rues étaient fangeuses, des bandes d’ouvriers, marchant trois par trois, allaient et venaient sur les quais et sur les boulevards. On voyait sur de certains visages cette sinistre joie qui est le premier éclair de l’émeute. À sept heures du matin, en s’éveillant, les habitants du faubourg Saint-Antoine avaient trouvé leur rue encombrée dans toute sa longueur de troupes échelonnées et des pièces de canon braquées sur les places. Dans le quartier Poissonnière, il y avait un factionnaire à chaque coin de rue. Vingt pièces étaient en batterie autour de l’Assemblée nationale. Avec cela, les bruits les plus alarmants. Un immense complot couvait, la garde mobile se révoltait, elle tenait deux forts, dont le fort de la Briche, elle avait livré quinze mille cartouches aux sociétés secrètes et incendié la caserne de Courbevoie, les sections étaient sous les armes, ce qui allait jeter derrière les barricades une armée de vingt-cinq mille hommes, les chefs de clubs de Rouen et de Lille étaient descendus par le chemin de fer, d’Alton-Shée était arrêté, etc. On était dans cette situation où l’on ne croit rien et où l’on craint tout, Paris tressaillait dans une agitation immense, les uns parlaient d’un 31 mai, mais où était le Robespierre ? Les autres d’un 18 brumaire, mais où était le Bonaparte ? Les plus rassurés espéraient « que le gouvernement pécherait les montagnards dans cette eau trouble ».

Vers midi une colonne sortit de l’Assemblée par le pont de la Concorde, la garde nationale y était mêlée à la troupe de ligne, et l’on y remarquait un chariot chargé d’échelles, de pioches et de haches comme pour un assaut. Un officier général en képi brodé commandait la colonne. Au même moment Louis-Napoléon, avec deux aides de camp, parcourait les boulevards à cheval. Il donnait des poignées de main. On criait : Vive le premier consul ! Vive l’empereur ! Quelques-uns criaient : À bas Odilon Barrot ! Les mêmes, l’année d’auparavant, criaient : À bas Guizot !

Place de la Sorbonne, on commençait à remuer les pavés. Une barricade s’ébauchait qui, du reste, ne s’acheva pas.