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Sarah Bernhardt m’a dit : — Mais embrassez-nous donc, nous les femmes ! — Je les ai embrassées toutes. Et Sarah Bernhardt deux fois, la première et la dernière. Elle m’a dit : — Commencez par moi. — Puis elle m’a dit : — Finissez par moi.

Après le dîner on a pris le café dans le salon. Les frères Lyonnet sont venus. Je ne les connaissais pas. Ils ont chanté des choses charmantes, entre autres, un Noël de Gautier et une Chanson de Ronsard. Ils sont jumeaux et ont presque le même visage et le même talent.

À minuit, on s’est séparé.


12 juin, cinq heures. — Sarah Bernhardt sort de chez moi. Elle vient m’annoncer que ce pauvre Chilly est mort. Il n’a pas repris connaissance.

Je songe à cette destinée que j’avais commencée et que j’ai finie. Chilly était sorti de l’ombre et avait commencé à exister par Marie Tudor[1] Il est venu en quelque sorte mourir sur Ruy Blas.


14 juin. — La première page de ce carnet de notes commence au lendemain de la reprise de Ruy Blas ; la dernière page se clôt par la mort de Chilly. On l’a enterré aujourd’hui. C’est comme une clôture fatale de cette reprise de Ruy Blas.

Je suis allé à la maison mortuaire, rue des Marais-Saint-Martin, 46. Mme de Chilly a désiré me parler. Je l’ai trouvée en larmes, tout accablée. Elle m’a conté ceci : — Chilly a une maison de campagne où est son chien de chasse. Le 7 juin, le chien s’est mis à hurler. Il a hurlé jour et nuit sans interruption pendant quatre jours et quatre nuits. Dans la nuit du 11 juin, il s’est tu tout à coup. Chilly mourait dans cette minute-là.

Autre fait : — Dans la nuit du 10 juin, vers deux heures, un grand bruit a réveillé dans leur lit Chilly et sa femme. C’était un verre de lampe qui se cassait bruyamment sur la cheminée. La lampe n’était pas une lampe qui se refroidit ayant été éteinte depuis plus de quatre heures. Mme de Chilly a dit à son mari : — Entends-tu ? — Chilly a répondu : — Oui, on m’avertit qu’il faut que je parte.

J’ai accompagné le cercueil. À l’église et sur tout le parcours, la foule m’a salué avec une sorte de tendresse qui m’a profondément touché.

J’ai revu à cet enterrement Taylor qui a quatre-vingts ans et que je n’avais pas vu depuis vingt-cinq ans ; nous avons eu le temps d’être, lui sénateur, et moi proscrit.

  1. Chilly avait créé le rôle du Juif dans Marie Tudor, en 1833. (Note de l’éditeur.)