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tombe. La pierre la plus proche, adossée au mur de la rue, portait cette épitaphe, au-dessous de laquelle on pouvait lire quatre vers en anglais un peu cachés par des broussailles :


to
memory
of
AMELIA
daughter
of John and Mary Winnecombe


J’entrai dans le carré solitaire que le fossoyeur m’indiquait. J’y avançais à pas lents, le regard baissé à terre. Tout à coup je sentis sous mon pied une éminence que mes yeux n’auraient pas vue à cause de l’herbe haute. C’était là qu’était Tapner.

La fosse de Tapner est tout près de l’entrée du cimetière, au pied d’une petite baraque fermée où les fossoyeurs mettent leurs pelles et leurs pioches. Cette baraque est adossée au pignon d’un grand bâtiment dont la porte très élevée s’ouvre tout à côté. Le mur qui longe le carré où est Tapner est bordé d’un auvent sous lequel sont suspendues quatre ou cinq échelles liées par des chaînes garnies de cadenas. À l’endroit où finissent les échelles commencent les tombes. La bénédiction et la malédiction sont côte à côte dans ce cimetière, mais ne se mêlent pas.

Près de la baraque, on distingue une autre éminence de forme allongée et beaucoup plus effacée encore que celle de Tapner. C’est là qu’est Béasse.

Je demandai au fossoyeur :

— Savez-vous où demeure le bourreau qui a pendu Tapner ?

Le fossoyeur me dit :

— Le bourreau est mort.

— Quand ?

— Trois mois après Tapner.

— Est-ce vous qui l’avez enterré ?

— Non.

— Est-il ici ?

— Je ne crois pas.

— Savez-vous où il est ?

— Je ne sais pas.

J’arrachai une poignée d’herbe de la fosse de Tapner, je la mis dans mon portefeuille, et je m’en allai.