Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome I.djvu/86

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tiques, des fiacres, des omnibus et des carrosses du roi, cette fleur des champs voisine des pavés m’a ouvert un abîme de rêverie.

Qui eût pu prévoir, il y a dix ans, qu’il y aurait là un jour une pâquerette !

S’il n’y avait jamais eu sur cet emplacement, comme sur les terrains d’à côté, que des maisons, c’est-à-dire des propriétaires, des locataires et des portiers, des habitants soigneux éteignant la chandelle et le feu la nuit avant de s’endormir, il n’y aurait jamais eu là de fleur des prés.

Que de choses, que de pièces tombées ou applaudies, que de familles ruinées, que d’incidents, que d’aventures, que de catastrophes résumés par cette fleur ! Pour tous ceux qui vivaient de la foule appelée ici tous les soirs, quel spectre que cette fleur, si elle leur était apparue il y a deux ans ! Quel labyrinthe que la destinée et que de combinaisons mystérieuses pour aboutir à ce ravissant petit soleil jaune aux rayons blancs !

Il a fallu un théâtre et un incendie, ce qui est la gaîté d’une ville et ce qui en est la terreur, l’une des plus gracieuses inventions de l’homme et l’un des plus redoutables fléaux de Dieu, des éclats de rire pendant trente ans et des tourbillons de flammes pendant trente heures pour produire cette pâquerette, joie de ce moucheron !

Pour qui sait les voir, les plus petites choses sont souvent les plus grandes.