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[LA PÂQUERETTE.]


29 mai 1841.

Il y a quelques jours, je traversais la rue de Chartres[1]. Une palissade en planches, qui liait deux îles de hautes maisons à six étages, attira mon attention. Elle projetait sur le pavé une ombre que les rayons du soleil, passant entre les planches mal jointes, rayaient de charmants fils d’or parallèles, comme on en voit sur les beaux satins noirs de la Renaissance. Je m’approchai et je regardai à travers les fentes.

Cette palissade enclôt aujourd’hui le terrain sur lequel était bâti le théâtre du Vaudeville, brûlé, il y a deux ans, en juin 1839.

Il était deux heures après midi, le soleil était ardent, la rue était déserte.

Une façon de porte bâtarde peinte en gris, encore ornée de feuillures rococo et qui probablement fermait il y a cent ans quelque boudoir de petite-maîtresse, avait été ajustée à la palissade. Il n’y avait qu’un loquet à soulever. J’entrai dans l’enclos.

Rien de plus triste et de plus désolé. Un sol plâtreux. Çà et là de grosses pierres ébauchées par le maçon, puis abandonnées et attendant, à la fois blanches comme des pierres de sépulcre et moisies comme des pierres de ruine. Personne dans l’enclos. Sur les murs des maisons voisines des traces encore visibles de flamme et de fumée.

Cependant, depuis la catastrophe, deux printemps successifs avaient détrempé cette terre, et dans un coin du trapèze, derrière une énorme pierre verdissante sous laquelle se prolongeaient des cryptes pour les cloportes, les nécrophores et les mille-pieds, un peu d’herbe avait poussé à l’ombre.

Je m’assis sur cette pierre et je me penchai sur cette herbe.

Ô mon Dieu ! il y avait là la plus jolie petite marguerite du monde, autour de laquelle allait et venait coquettement une charmante mouche microscopique.

Cette fleur des prés croissant paisiblement et selon la douce loi de la nature, en pleine terre, au centre de Paris, entre deux rues, à deux pas du Palais-Royal, à quatre pas du Carrousel, au milieu des passants, des bou-

  1. La petite rue de Chartres, sur le terrain occupé aujourd’hui par le pavillon de Rohan, allait des terrains vagues du Carrousel à la place du Palais-Royal. L’ancien théâtre du Vaudeville y était construit. (Note de l’éditeur.)