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instants arrêté par quelque hasard du chemin devant une statue qui fait l’angle de l’avenue et du quai. J’ai vérifié depuis que cette statue était celle du maréchal Ney.

Au moment où le char-catafalque a paru, il était une heure et demie.

Le cortège se remet en marche.

Le char avance lentement. On commence à en distinguer la forme.

Voici les chevaux de selle des maréchaux et des généraux qui tiennent le cordon du poêle impérial.

Voici les quatre-vingt-six sous-officiers légionnaires portant les bannières des quatre-vingt-six départements. Rien de plus beau que ce carré, au-dessus duquel frissonne une forêt de drapeaux. On croirait voir marcher un champ de dahlias gigantesques.

Voici un cheval blanc couvert de la tête aux pieds d’un crêpe violet, accompagné d’un chambellan bleu ciel brodé d’argent et conduit par deux valets de pied vêtus de vert et galonnés d’or. C’est la livrée de l’empereur. Frémissement dans la foule : — C’est le cheval de bataille de Napoléon ! — La plupart le croyaient fortement. Pour peu que le cheval eût servi deux ans à l’empereur, il aurait trente ans, ce qui est un bel âge de cheval.

Le fait est que ce palefroi est un bon vieux cheval-comparse qui remplit depuis une dizaine d’années l’emploi de cheval de bataille dans tous les enterrements militaires auxquels préside l’administration des pompes funèbres.

Ce coursier de paille porte sur son dos la vraie selle de Bonaparte à Marengo. Une selle de velours cramoisi à double galon d’or, — assez usée.

Après le cheval viennent en lignes sévères et pressées les cinq cents marins de la Belle-Poule, jeunes visages pour la plupart, en tenue de combat, en veste ronde, le chapeau rond verni sur la tête, les pistolets à la ceinture, la hache d’abordage à la main et le sabre au côté, un sabre court à large poignée de fer poli.

Les salves continuent.

En ce moment on raconte dans la foule que ce matin le premier coup de canon tiré aux Invalides a coupé les deux cuisses d’un garde municipal. On avait oublié de déboucher la pièce. On ajoute qu’un homme a glissé, place Louis XV, sous les roues du char et a été écrasé.

Le char est maintenant très près. Il est précédé presque immédiatement de l’état-major de la Belle-Poule, commandé par M. le prince de Joinville à cheval. M. le prince de Joinville a le visage couvert de barbe (blonde), ce qui me paraît contraire aux règlements de la marine militaire. Il porte pour la première fois le grand cordon de la Légion d’honneur. Jusqu’ici il ne figurait sur le livre de la Légion que comme simple chevalier.

Arrivé précisément en face de moi, je ne sais quel obstacle momentané