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gons, d’où l’on distribue des vivres à la troupe. Les soldats se disposent à bivouaquer. On entend le bruit du bois qu’on décharge sur le pavé pour les feux de la nuit.


Minuit. — Des bataillons entiers font patrouille sur les boulevards. Les bivouacs sont allumés partout, et jettent des reflets d’incendie sur les façades des maisons. Un homme habillé en femme vient de passer rapidement à côté de moi, avec un chapeau blanc et un voile noir très épais, qui lui cache entièrement la figure. Au moment où minuit sonnait aux horloges des églises, j’ai entendu distinctement dans le silence de la ville deux feux de peloton très longs et très soutenus.

J’écoute passer dans la direction de la rue du Temple une longue file de voitures qui fait un grand bruit de ferraille. Sont-ce des canons ?


Deux heures du matin. — Je rentre chez moi. Je remarque de loin que le grand feu de bivouac allumé au coin de la rue Saint-Louis et de la rue de l’Écharpe a disparu.

En approchant, je vois un homme accroupi devant la fontaine qui fait tomber l’eau du robinet sur quelque chose. Je regarde. L’homme paraît inquiet. Je reconnais qu’il éteint à la fontaine des bûches à demi consumées, puis il les charge sur ses épaules et s’en va. Ce sont les derniers tisons que les troupes ont laissés sur le pavé en quittant leurs bivouacs. En effet, il n’y a plus maintenant que quelques tas de cendre rouge. Les soldats sont rentrés dans leurs casernes. L’émeute est finie. Elle aura du moins servi à chauffer un pauvre diable en hiver.