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plus pénétrer dans la place que les personnes qui y demeurent. L’émeute est rue Saint-Louis. On craint que les insurgés ne pénètrent un à un place Royale et ne fusillent la troupe de derrière les piliers des arcades.

Il y a aujourd’hui deux cent douze ans deux mois et deux jours, Beuvron, Bussy d’Amboise et Buquet, d’une part, Boutteville, Deschapelles et La Berthe, d’autre part, se battaient à outrance à l’épée et au poignard, en plein jour, à cette même heure, et dans cette même place Royale. Pierre Corneille avait alors vingt et un ans.

J’entends un garde national regretter la grille qu’on vient de démolir si stupidement, et dont les tronçons sont encore, en ce moment, gisants sur le pavé.

Un autre garde national dit : — Moi, je suis républicain, c’est tout simple, parce que je suis suisse.

Les abords de la place Royale sont déserts. La fusillade continue, très nourrie et très voisine.

Rue Saint-Gilles, devant la porte de la maison occupée, en 1784, par la fameuse comtesse de La Motte-Valois de l’affaire du collier, un garde municipal m’interdit le passage.

Je gagne la rue Saint-Louis par la rue des Douze-Portes. La rue Saint-Louis a un aspect singulier. On voit à l’un des bouts une compagnie de soldats qui barre toute la rue et s’avance lentement en braquant ses fusils. Je suis enveloppé de gens qui fuient dans toutes les directions. Un jeune homme vient d’être tué au coin de la rue des Douze-Portes.

Impossible d’aller plus loin. Je retourne vers le boulevard.

Au coin de la rue du Harlay il y a un cordon de gardes nationaux. L’un d’eux, qui a le ruban bleu de juillet, m’arrête brusquement : — On ne passe pas ! — Et sa voix se radoucit tout à coup : — Vraiment, je ne vous conseille pas d’aller par là, monsieur. — Je lève les yeux, c’est mon frotteur.

Je passe outre.

J’arrive à la rue Saint-Claude. À peine y ai-je fait quelques pas que je vois tous les passants se hâter. Une compagnie d’infanterie vient de paraître à l’extrémité de la rue, près de l’église. Deux vieilles femmes, dont l’une porte un matelas, passent près de moi avec des interjections de terreur. Je continue d’avancer vers les soldats qui barrent le bout de la rue. Quelques jeunes drôles en blouse fuient autour de moi.

Tout à coup les soldats abaissent leurs fusils et couchent en joue. Je n’ai que le temps de me jeter derrière une borne qui me garantit du moins les jambes. J’essuie le feu. Personne ne tombe dans la rue. Je m’avance vers les soldats en agitant mon chapeau pour qu’ils ne recommencent pas. Arrivé près d’eux, ils m’ouvrent leurs rangs, je passe, et nous ne nous disons rien.