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Marche républicaine ;

La Victoire, pas redoublé.

Dans la disposition d’esprit assez inquiète que je partageais avec toute la France, au moment où j’écrivais ceci, je ne pus m’empêcher de remarquer cette Victoire, pas redoublé, venant après la Marche républicaine.

Je me levai de table ayant encore faim.

Nous passâmes dans le grand salon, séparé de la salle à manger par le salon d’attente que j’avais traversé en entrant.

Ce grand salon était fort laid, blanc avec des figures dans le goût de Pompéi sur les panneaux, tout l’ameublement dans le style empire, excepté les fauteuils en tapisserie et or d’un assez beau goût rocaille. Il y avait trois fenêtres cintrées auxquelles répondaient de l’autre côté du salon trois grandes glaces de même forme, dont l’une, celle du milieu, était une porte. Les rideaux des fenêtres étaient d’un beau satin blanc à ramages perse fort riches.

Pendant que nous causions, le prince de la Moskowa et moi, socialisme, montagne, communisme, etc., Louis Bonaparte vint et me prit à part.

Il me demanda ce que je pensais du moment. Je fus réservé. Je lui dis que les choses s’annonçaient bien, que la tâche était rude, mais grande, qu’il fallait rassurer la bourgeoisie et satisfaire le peuple, donner aux uns le calme et aux autres le travail, la vie à tous ; qu’après trois petits gouvernements, les Bourbons aînés, Louis-Philippe et la République de février, il en fallait un grand ; que l’empereur avait fait un grand gouvernement par la guerre, qu’il devait, lui, faire un grand gouvernement par la paix ; que le peuple français, étant illustre depuis trois siècles, ne voulait pas devenir ignoble ; que c’était cette méconnaissance de la fierté du peuple et de l’orgueil national qui avait surtout perdu Louis-Philippe ; qu’il fallait, en un mot, décorer la paix.

— Comment ? me dit Louis-Napoléon.

— Par toutes les grandeurs des arts, des lettres, des sciences, par les victoires de l’industrie et du progrès. Le travail populaire peut faire des miracles. Et puis, la France est une nation conquérante. Quand elle ne fait pas de conquête par l’épée, elle veut en faire par l’esprit. Sachez cela et allez. L’ignorer vous perdrait.

Il a paru pensif et s’est éloigné. Puis il est revenu et m’a remercié vivement.

Nous nous remîmes à causer. Nous parlâmes de la presse. Je lui conseillai de la respecter profondément, et de faire à côté une presse de l’État. — L’État sans journal, au milieu des journaux, lui dis-je, se bornant à faire du gouvernement pendant qu’on fait de la publicité et de la polémique, ressemble aux chevaliers du xive siècle qui s’obstinaient à se battre à l’arme