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En même temps des menaces d’assassinat. Quelques représentants qui résistaient à la coterie étaient désignés. Dans une des dernières nuits de novembre une tentative mystérieuse avait eu lieu chez M. Odilon Barrot, à Bougival ; son valet de chambre, Victor L’Homme, avait été frappé de coups de couteau et laissé pour mort. On avait tiré un coup de fusil sur les fenêtres de M. Thiers. Le 9 décembre au matin, je reçus la visite très inattendue du vieux Gentil, pauvre homme de lettres devenu homme de police, plein d’esprit et de cœur du reste, réduit par la misère aux extrémités, mais demeuré honnête. Il venait de la part du commissaire de police de l’Assemblée, M. Yon, me prévenir de veiller à ma sûreté. On m’engageait à ne plus sortir que le jour, en voiture et accompagné. Je répondis : — Je sortirai comme il me plaira, la nuit, à pied et seul. — Déjà, le mois précédent, au moment où quelques hommes du pouvoir, habitués aux razzias d’Afrique, rêvaient je ne sais quel 18 fructidor, j’avais reçu par un républicain de la veille, membre de l’Assemblée, l’avis de ne plus coucher chez moi, et qu’on devait enlever une vingtaine de représentants dans la nuit du 24 au 25, j’avais répondu : — Je loge en ce moment rue de la Tour-d’Auvergne, 37, au quatrième, dans le grenier n° 13[1] ; je laisserai désormais la clef à la porte jour et nuit. — Ce que je fis.

Pendant que ces choses se passaient à Paris, la famille d’Orléans vivait à Claremont dans la gêne, presque dans la misère, tous, le vieux roi et les jeunes princes, fixant leurs yeux avec anxiété sur l’Assemblée et sur la France. Ils lisaient avidement les journaux, recherchaient les nouveaux arrivants, interrogeaient, attendaient. Quoi ? Aucun vent d’en haut ne soufflait de leur côté. Étranges combinaisons du sort ! Ils faisaient des vœux ardents pour Louis Bonaparte. Je suis napoléonien, disait Louis-Philippe. M. Guizot s’était retiré dans un faubourg de Londres. Il habitait là un petit appartement avec sa famille ayant pour tout domestique une servante anglaise. Le Val-Richer ne rapportait rien, sa maison de la rue de la Ville-l’Évêque n’était pas louée, il négociait vainement avec M. Bastide pour les vingt-trois jours de ses appointements de février, on lui refusait même son traitement de l’Académie française ; ses filles vendaient leurs bracelets pour vivre. Il aspirait ardemment à rentrer en France et surtout à rentrer dans la politique, sa vraie et sa seule patrie. — Hors de là, je ne vis pas, disait-il.

Que tout cela était petit ! et cependant tout marchait vers le progrès et vers le peuple, et Dieu faisait son travail avec ces misères.

  1. En attendant que son appartement fût complètement aménagé, Victor Hugo s’était réfugié dans une des mansardes de la maison. (Note de l’éditeur.)