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— Il n’y en a pas.

— Mais vous m’avez dit mercredi, et répété hier, que vous aviez soixante mille hommes !

— Je le croyais.

— Comment, vous le croyiez ! vous vous êtes borné à le croire ! vous ne vous en êtes pas assuré, vous gouvernement !

— Que voulez-vous !

— Eh bien ! mais on ne s’abandonne pas ainsi. Ce n’est pas vous seulement qui êtes en jeu, c’est l’Assemblée, et ce n’est pas seulement l’Assemblée, c’est la France, et ce n’est pas seulement la France, c’est la civilisation tout entière ! Voilà ce que vous perdez dans une partie mal jouée et où évidemment quelqu’un triche ! Pourquoi n’avoir pas donné hier des ordres pour faire venir les garnisons des villes dans un rayon de quarante lieues ? Cela vous ferait tout de suite trente mille hommes.

— Nous avons donné les ordres.

— Eh bien ?

— Les troupes ne viennent pas.

Je haussai la voix et je le regardai fixement, j’étais indigné, hors de moi, injuste. — Ah çà ! dis-je, quelqu’un trahit ici.

Lamartine me prit la main et me répondit :

— Je ne suis pas ministre de la guerre !

En ce moment, quelques représentants entrèrent avec bruit. L’Assemblée venait de voter l’état de siège. Ils le dirent en trois mots à Ledru-Rollin et à Garnier-Pagès.

Lamartine se tourna à demi vers eux et dit à demi-voix :

— L’état de siège ! l’état de siège ! Allons, faites, si vous croyez cela nécessaire. Moi, je ne dis rien !

Il se laissa tomber sur une chaise, en répétant : — Je n’ai rien à dire. Ni oui, ni non. Faites !

Cependant le général Négrier était venu à moi.

— Monsieur Victor Hugo, me dit-il, je viens vous rassurer, j’ai des nouvelles de la place Royale.

— Eh bien, général ?

— Votre famille est sauvée, mais votre maison est brûlée.

— Qu’est-ce que cela fait ? dis-je.

Négrier me serra vivement le bras :

— Je vous comprends. Ne songeons plus qu’à une chose. Sauvons le pays.

Comme je me retirais, Lamartine sortit d’un groupe et courut à moi :

— Adieu, me dit-il. Mais n’oubliez pas ceci : ne me jugez pas trop vite. Je ne suis pas ministre de la guerre.