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[EXPULSIONS, ÉVASIONS.]


I


Le 24 février, le duc et la duchesse Decazes furent à la lettre chassés du Luxembourg. Et par qui ? Par les habitants mêmes du palais, tous employés de la Chambre des pairs, tous nommés par le grand référendaire. Le bruit courait dans le quartier que les pairs devaient se réunir dans la nuit, qu’ils feraient un acte contre-révolutionnaire et publieraient une proclamation, etc. Tout le faubourg Saint-Jacques se préparait à marcher contre le Luxembourg. De là, terreur. On vint supplier d’abord, puis presser, puis enfin contraindre le duc et la duchesse de quitter le palais. — Mais demain nous partirons. Nous ne savons où aller. Laissez-nous passer la nuit ici ! — Non, pas même la nuit. — On les chassa.

Ils allèrent coucher dans un hôtel garni. Le lendemain, ils prirent gîte rue de Verneuil, 9.

M. Decazes était fort malade. On l’avait taillé quelque huit jours auparavant. Mme Decazes prit tout cela avec gaieté et courage, ce qui est la vertu des femmes au milieu des sottises des hommes.




II


Les ministres, le 24 février, ne s’évadèrent pas sans peine.

M. Guizot avait, depuis trois jours, quitté l’hôtel des Capucines et s’était installé au ministère de l’intérieur. Il vivait là en famille avec M. Duchâtel.

Le 24 février, ils attendaient M. Odilon Barrot et la régence, ce fut M. Ledru-Rollin qui vint, et la révolution.

MM. Duchâtel et Guizot étaient au moment de déjeuner, ils allaient se mettre à table, lorsqu’un huissier accourut tout effaré. La tête de colonne de l’émeute débouchait de la rue de Bourgogne. Les deux ministres laissèrent la table servie et n’eurent que le temps de s’enfuir par le jardin. Leurs familles les suivaient : la jeune femme de M. Duchâtel, la vieille mère de M. Guizot, les enfants.