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minée. Il dit en nous voyant : — Vous êtes au courant, n’est-ce pas ? Le roi abdique, la duchesse d’Orléans est régente... — Si le peuple consent, dit un homme en blouse qui passait.

Le ministre nous emmena dans l’embrasure d’une fenêtre, en jetant autour de lui des regards inquiets. — Qu’allez-vous faire ? que faites-vous ? lui dis-je. — J’expédie des dépêches aux départements. — Est-ce très urgent ? — Il faut bien instruire la France des événements. — Mais, pendant ce temps-là, Paris les fait, les événements. Hélas, a-t-il fini de les faire ? La Régence, c’est bien, mais il faudrait qu’elle fût sanctionnée. — Oui, par la Chambre. La duchesse d’Orléans devrait mener le comte de Paris à la Chambre. — Non, puisque la Chambre est dissoute. Si la duchesse doit aller quelque part, c’est à l’Hôtel de Ville. — Y pensez-vous ? Et le danger ? — Aucun danger. Une mère, un enfant ! Je réponds de ce peuple. Il respectera la femme dans la princesse. — Eh bien, allez aux Tuileries, voyez la duchesse d’Orléans, conseillez-la, éclairez-la. — Pourquoi n’y allez-vous pas vous-même ? — J’en arrive. On ne savait où était la duchesse ; je n’ai pu l’aborder. Mais dites-lui, si vous la voyez, que je suis à sa disposition, que j’attends ses ordres. Ah ! Monsieur Victor Hugo, je donnerais ma vie pour cette femme et pour cet enfant !

Odilon Barrot est l’homme le plus honnête et le plus dévoué du monde, mais il est le contraire d’un homme d’action ; on sentait le trouble et l’indécision dans sa parole, dans son regard, dans toute sa personne.

— Écoutez, me dit-il encore, ce qui importe, ce qui presse, c’est que le peuple connaisse ces graves changements, l’abdication, la Régence. Promettez-moi d’aller les proclamer à votre mairie, au faubourg, partout où vous pourrez. — Je vous le promets.


Je me dirige, avec M. Moreau, vers les Tuileries.

Rue Bellechasse, chevaux au galop. Un escadron de dragons passe comme un éclair et a l’air de s’enfuir devant un homme aux bras nus qui court derrière lui en brandissant un coupe-chou.

Les Tuileries sont encore gardées par les troupes. Le maire montre son écharpe, et nous passons. Au guichet, le concierge, auquel je me nomme, nous dit que Mme la duchesse d’Orléans, accompagnée de M. le duc de Nemours, vient de quitter le château, avec le comte de Pans, pour se rendre sans doute à la Chambre des députés. Nous n’avons donc plus qu’à continuer notre route.

À l’entrée du pont du Carrousel, des balles sifflent à nos oreilles. Ce sont les insurgés qui, place du Carrousel, tirent sur les voitures de la cour sortant des petites écuries. Un des cochers a été tué sur son siège.