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— Eh bien, papa, dit l’enfant, je veux bien mourir.

Le père sort, probablement pour aller chercher un second rasoir. Dès qu’il est sorti, le petit garçon se jette sur la clef, la prend, tire la porte, et la ferme en dedans à double tour.

Puis il emmène sa sœur au fond de l’appartement et se fourre avec elle sous des meubles.

Les médecins ont déclaré que M. le comte Mortier était fou mélancolique et furieux. On l’a conduit à une maison de santé.

Le rasoir était du reste sa manie. Quand on l’a eu saisi, on l’a fouillé ; outre celui qu’il avait à la main, on lui en a trouvé un dans chaque poche.




Le même jour arrivait à Paris la nouvelle que notre collègue le comte Bresson s’était coupé la gorge à Naples où il était nouvellement ambassadeur. C’est une tristesse pour nous tous, et une stupeur.

Au simple point de vue humain, le comte Bresson avait tout ; il était pair de France, ambassadeur, grand-croix. Son fils, dernièrement, venait d’être fait duc en Espagne. Comme ambassadeur, il avait deux cent mille francs de traitement. C’était un homme grave, bon, doux, intelligent, sensé, très raisonnable en tout, de haute taille avec de larges épaules, une bonne face carrée, et à cinquante-cinq ans l’air d’en avoir quarante ; il avait la fortune, la grandeur, la dignité, l’intelligence, la santé, le bonheur dans la vie et aux affaires. Il se tue.

Nourrit aussi est allé se tuer à Naples.

Est-ce le climat ? est-ce cet admirable ciel ?

Le spleen naît aussi bien du ciel bleu que du ciel sombre. Mieux peut-être.

Comme la vie de l’homme, même la plus prospère, est toujours au fond plus triste que gaie, le ciel sombre nous est harmonieux. Le ciel éclatant et joyeux nous est ironique. La nature triste nous ressemble et nous console ; la nature rayonnante, magnifique, impassible, sereine, splendide, éblouissante, jeune tandis que nous vieillissons, souriante pendant que nous soupirons, superbe, inaccessible, éternelle, satisfaite, calme dans sa joie, a quelque chose d’accablant.

À force de regarder le ciel impitoyable, indifférent et sublime, on prend un rasoir et l’on en finit.