Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome I.djvu/242

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Paixhans et des obusiers. Deux monstrueux canons de siège gardaient la croix d’honneur. Au-dessous étaient les bustes en plâtre du roi et de la reine.

Au milieu de tout cela allait et venait une foule où j’ai vu Auber, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas avec son fils, Taylor, Charles Dupin, Théophile Gautier, Thiers, Guizot, Rothschild, le comte Daru, le président Franck-Carré, les généraux Gourgaud, Lagrange, Saint-Yon, le duc de Fézensac, le garde des sceaux Hébert, le prince et la princesse de Craon, le préfet de police, lord Normanby, Narvaez, duc de Valence, le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine, force pairs et ambassadeurs, etc. On causait surtout et l’on s’indignait des deux langages contraires tenus par le ministère aux deux Chambres dans l’affaire de la pétition du roi Jérôme[1]. — Il y avait une affreuse poussière.

Il y avait deux arabes en burnous blancs, le cadi de Constantine et Bou-Maza.

Bou-Maza a de beaux yeux, mais un vilain regard, une jolie bouche et un affreux sourire ; cela est traître et féroce ; il y a dans cet homme du renard et du tigre. Je lui ai cependant trouvé une assez belle expression dans un moment où, se croyant seul dans le bois, il s’était approché de la tente d’Abd-el-Kader et la considérait. Il avait l’air de lui dire : — Que fais-tu ici ? — Bou-Maza est jeune ; il paraît vingt-cinq ans.

Vers une heure du matin on a tiré un feu d’artifice et l’on a éclairé le bois avec des feux de Bengale. Puis on a servi la table des princesses ; toutes les femmes ont soupe assises, les hommes debout. Après, on s’est remis à danser. Je regrette de n’avoir pu rester jusqu’à la fin. J’aurais voulu voir apparaître à travers les branches noires, au milieu de cette fête prête à s’éteindre, de ces girandoles ternies, de ces illuminations mourantes, de ces danseurs fatigués, de ces femmes couvertes de fleurs, de diamants et de poussière, de ces visages pâles, de ces yeux endormis, de ces toilettes défaites, cette première lueur du jour si blanche et si triste.

Du reste, je crois, je ne sais pourquoi, que le souvenir de cette fête restera ; elle m’a laissé quelque chose d’inquiet dans l’esprit. Depuis quinze jours on en parlait, et le peuple de Paris s’en occupait beaucoup. Hier, depuis les Tuileries jusqu’à la barrière du Trône, une triple haie de spectateurs garnissait les quais, la rue et le faubourg Saint-Antoine, pour voir défiler les voitures des invités. À chaque instant, cette foule jetait à ces passants brodés et chamarrés dans leurs carrosses des paroles hargneuses et sombres. C’était comme un nuage de haine autour de cet éblouissement d’un moment.

Chacun en arrivant racontait son aventure. On avait hué Louis Boulanger

  1. Pétition du roi Jérôme pour l’abolition des lois d’exil. (Note de l’éditeur.)