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préliminaires du chancelier, il a répondu à voix basse. Quelques pairs ont crié : Plus haut. Le chancelier lui a dit de se tourner vers la cour.

On a introduit les témoins, parmi lesquels quelques femmes fort parées et des paysannes. Ils sont à ma droite, dans le couloir à gauche de la tribune. M. Decazes va et vient parmi les témoins. On introduit M. de Montalivet, premier témoin, avec le cordon rouge et deux plaques, dont une étrangère. Il arrive en boitant, à cause de sa goutte. Un valet, en livrée feuille morte à collet rouge, le soutient.

Un’jeune avocat en robe se tient debout derrière l’accusé. On introduit un tout jeune pair qui ne paraît pas plus de dix-huit ans et qui est, je crois, M. d’Aboville.

J’échange un salut avec M. Martinez de la Rosa, ambassadeur d’Espagne, qui est derrière moi dans la tribune diplomatique.

Pendant la suspension de l’audience, j’ai examiné les pièces à conviction qui sont dans le couloir de droite. Le fusil est à deux coups, à canons rubannés, la batterie ornée d’arabesques renaissance ; presque une arme de luxe. La blouse que portait l’assassin est bleue, assez usée. Le foulard dont il s’est caché le visage pour tirer est un foulard de coton, fond café, à raies blanchâtres. À toutes ces pièces pend un petit carton portant les signatures des agents de l’instruction et la signature de Pierre Lecomte.


5 juin.

Pendant une suspension d’audience, j’ai vu cet homme de près. Il paraît son âge. Il a le visage hâlé d’un chasseur et flétri d’un prisonnier. Quand il parle, quand il s’anime, quand il se lève debout, son aspect devient étrange. C’est un geste brusque, une attitude farouche. Son sourcil droit se dresse vers l’angle du front et lui donne je ne sais quel air égaré et diabolique. Il parle d’une voix sourde, mais ferme.

Il y a eu un moment où, expliquant son crime, il disait :

— Je m’étais arrêté, le 15 avril, sur la place du Carrousel, il pleuvait, j’étais sous un auvent ; je regardais machinalement des estampes. On causait dans la boutique à côté, trois hommes et une femme ; j’écoutais, machinalement aussi, j’étais triste. Tout à coup, le nom du roi m’a frappé, on parlait du roi, j’ai regardé ces hommes, je les ai reconnus pour des domestiques du château, ils disaient que le roi partirait le lendemain pour Fontainebleau. En ce moment-là, mon idée m’est apparue. Elle m’est apparue clairement, affreusement. La pluie a cessé. J’ai étendu la main en dehors de l’auvent, j’ai vu qu’il ne pleuvait plus, je m’en suis allé. Je suis rentré chez moi, dans ma