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J’ai examiné la peine de mort par ses deux côtés, action directe, action indirecte. Qu’en reste-t-il ? Rien. Rien qu’une chose horrible et inutile, rien qu’une voie de fait sanglante qui s’appelle crime quand c’est l’individu qui l’accomplit, et qui s’appelle justice (ô douleur !) quand c’est la société qui la commet. Sachez ceci, qui que vous sojez, législateurs ou juges, aux jeux de Dieu, aux jeux de la conscience, ce qui est crime pour l’individu est crime pour la société. Encore une réflexion. Remarquez l’attitude des criminalistes devant cette question de la peine de mort. Ceci vous dira le fond de leur pensée j ceci vous dira où en est la pénalité capitale dans le for intérieur de ceux qui la défendent. Vojez d’abord les vieux, les gothiques, les féodaux. Le supplice leur plaît et les fait rajonner. Farinace salue l’échafaud comme le prêtre salue l’autel : c’est en effet son autel à lui. Les criminalistes anciens sont fiers de la peine de mortj les criminalistes modernes en sont honteux, et n’en parlent qu’en s’essujant le front. C’est qu’en vérité, ces derniers sont de notre avis ! c’est que le rayon de l’équité naturelle, quand il traverse tout un siècle, n’épargne aucune âme et les pénètre toutes. Dieu le veut. Au fond ces hommes pensent comme nous de l’échafaud, il est dès aujourd’hui abattu dans leur conscience ; demain il le sera dans la place publique.

Ils nous disent seulement : — Attendez un peu !

Attendre. ? pourquoi attendre. ? On coupe des têtes pendant ce temps-là. Lorsque l’Assemblée nationale faisait la constitution, la question s’est présentée. Je lui ai crié : c’est l’heure, hâtez-vous ! Faites de grands pas ! faites de grandes choses ! il j a de certains moments où il faut donner des coups de collier en civilisation, précipiter le progrès, entraîner le genre humain ! Ceci est une occasion, remerciez Dieu, et profitez-en ! Une constitution nouvelle, en France, au dixneuvième siècle, doit jeter autour d’elle, au moment où elle apparaît, une clarté subite ! Elle doit être l’adoption des classes souffrantes et malheureuses ! Elle doit saisir l’intelligence des nations par la consécration éclatante du bien, du juste et du vrai. La civilisation se compose de ces acceptations successives et solennelles de la vérité. Eh bien ! consacrez aujourd’hui, tout de suite, sans plus attendre, ce grand fait : l’inviolabilité de la vie humaine ! Abolissez la peine de mort. L’Assemblée a écouté, mais n’a pas entendu.

Savez-vous ce qui est triste ? C’est que c’est sur le peuple que pèse la peine de mort. Vous y avez été obligés, dites-vous. Il y avait dans un plateau de la balance l’ignorance et la misère, il fallait un contre-poids dans l’autre plateau, vous y avez mis la peine de mort. Eh bien ! ôtez la peine de mort, vous voilà forcés, forcés, entendez-vous ? d’ôter aussi l’ignorance et la misère. Vous êtes condamnés à toutes ces améliorations à la fois. Vous parlez souvent de nécessité, je mets la nécessité du côté du progrès, en vous contraignant d’y courir, par un peu de danger au besoin.

Ah ! vous n’avez plus la peine de mort pour vous protéger. Ah ! Vous avez là devant vous, face à face, l’ignorance et la misère, ces pourvoyeuses de l’échafaud,