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MYSTÉRIEUX
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vous avez fait. Souvenez-vous que si on réussit parfois à échapper à la justice des hommes, on n’échappe jamais à la justice de Dieu ! Maintenant, que votre présence ne vienne plus rouvrir dans mon cœur des plaies trop douloureuses. Éloignez-vous ; ce sera d’ailleurs plus prudent pour votre sûreté.

Deschesnaux suivit en effet ce conseil. Le lendemain il s’embarquait sur un vaisseau à destination de l’Acadie, où il ne tarda pas à se lier de connaissance et d’amitié avec un homme à peu près aussi dangereux que lui-même, le fameux Bigot, qui, quatre ans plus tard, remplaça M. Hocquart comme intendant du roi à Québec. Deschesnaux y revint avec lui et il fut son complice dans les fraudes gigantesques qui furent commises au détriment du trésor public pendant la guerre suivante, dont l’issue changea le sort du Canada, en le faisant passer sous la domination anglaise. Comme l’histoire nous l’apprend, à sa rentrée en France, après la reddition de Lévis, en 1760, Bigot fut emprisonné et forcé de restituer une partie des millions qu’il avait volés. Deschesnaux, plus prudent, était demeuré au Canada. Mais s’il fut riche, il passa le reste de sa vie déshonoré ; ses propres parents lui tournèrent le dos et le traitèrent comme un traître à sa patrie.

L’unique fils qu’il eut d’un mariage qu’il contracta à un âge assez avancé, dissipa tout le bien qu’il lui avait laissé. Son petit-fils mourut dans la misère. Coïncidence étrange, celui-ci, devenu fou, voyageait continuellement à pied de Québec à la Rivière-du-Loup, et il avait la manie de regarder en arrière de lui à tous les cinq ou six arpents qu’il faisait, prétendant voir un fantôme qui le suivait. On le rencontrait encore il y a une vingtaine d’années. Beaucoup de personnes demeurant sur la rive nord du fleuve se rappellent parfaitement avoir connu ce Baptiste Deschesnaux.