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LE MANOIR

monde présent à prendre part au souper. Mais, en effet, j’oubliais mon pensionnaire silencieux. Voilà deux jours qu’il est ici, et il n’a pas encore ouvert la bouche. Cependant, il paye ses notes sans les marchander. Il y aurait ingratitude à oublier un tel homme.

Là-dessus l’aubergiste s’approcha de l’inconnu, assis solitairement à l’autre bout de la salle.

C’était un homme de trente à quarante ans, vêtu simplement, mais ayant un air de dignité, qui semblait prouver que cette simplicité n’excluait pas la distinction de la naissance et de l’éducation. Il paraissait pensif et réservé. Ses cheveux châtains, ses yeux noirs et vifs, sa physionomie mélancolique, avaient un charme particulier. Les gens du village avaient cherché inutilement à avoir des détails sur lui. Personne n’avait pu découvrir qui il était, ni d’où il venait, ni où il allait.

Le digne aubergiste s’avança donc auprès de ce singulier pensionnaire et lui demanda de venir partager le souper qu’il donnait en l’honneur de son neveu.

— Il y va de ma réputation, dit-il plaisamment, que l’on soit gai dans ma maison, et il y a toujours trop de personnes qui ne voient pas d’un bon œil les gens qui enfoncent leur chapeau sur leur front comme s’ils regrettaient le temps passé.

— Eh quoi ! mon hôte, répondit l’étranger, un homme paraît-il suspect parce qu’il se livre à ses pensées sous l’ombre de son chapeau ? Et croyez-vous, lorsqu’on a des idées absorbantes, qu’il suffise de se dire : chassons-les et soyons gai comme pinson ?

— Sur mon expérience ! fit l’aubergiste, il faut chasser les idées sombres et essayer de les noyer dans le vin des Canaries.

— Vous avez raison, mon excellent hôte, reprit l’étranger en souriant avec mélancolie ;