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LE MANOIR

vent, pour vivre, à des moyens plus humiliants que votre générosité ; mais nous ne sommes pas encore rendus au terme de notre voyage, et vous aurez tout le temps de payer votre guide quand il sera terminé.

Rien n’est si pénible pour une âme en proie à un cruel chagrin que le spectacle de réjouissances publiques. Aussi la malheureuse femme était-elle comme sous l’influence d’un rêve. C’était à peine si elle entendait les conversations qui se tenaient près d’elle le long de la route.

Enfin, on était arrivée à l’entrée du fort, et la troupe de comédiens y avait déjà pénétré depuis une minute ou deux. Taillefer cherchait quelles raisons il pourrait alléguer pour demander le passage de la barrière, qu’un piquet de soldats gardait, lorsqu’à son grand étonnement le chef du groupe s’écria :

— Soldats, laissez passer cet homme à la redingote bleue. Avancez, maître farceur, et dépêchez-vous.

Taillefer ne se fit pas prier pour passer. Comme ils s’approchaient de la maison qu’occupait le docteur Alavoine et où M. Hocquart avait l’habitude de se retirer lorsqu’il était de passage aux Trois-Rivières, la pauvre Joséphine se dit à elle-même :

— Voilà la maison de celui dont je suis la femme devant Dieu. Il est mon époux, l’homme ne peut séparer ceux que Dieu a unis ; mais, hélas ! il manque à cette union la bénédiction de mon tendre père : de là tous mes malheurs.

Ces pensées furent interrompues par une exclamation de surprise que poussa Taillefer en se sentant étreint fortement par deux bras noirs et maigres, faisant partie d’un corps qui s’était élancé des branches d’un arbre sur la charrette où se trouvaient Taillefer et sa compagne, au milieu des éclats de rire des spectateurs.