Ouvrir le menu principal

Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/62

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ils causèrent des champs et des arbres, des récoltes et du rendement des affaires.

Il voulut demander à Pierre si sa femme n’avait pas fait récemment un voyage à Paris.

— Voyons, dis-moi. Je veux savoir toute ta vie. T’absentes-tu souvent ? Restes-tu longtemps hors de chez toi ?

Mais il s’interrompit, et se reprocha de jeter inconsidérément ces questions qui devaient n’être posées qu’avec l’absolue prudence de son rôle.

Il répéta intérieurement ce mot : « Mon rôle ! » et se reprit à parler des cultures et des paysages.

— Plus d’abandon, pensait-il en admirant tout haut la courbe d’une colline ; plus de confiance. Ah, c’est donc fini, la bonne intimité qui me rendait si chères les heures passées ensemble ! Avec lui seul, je posais les armes et j’oubliais la lutte de vivre. C’est enterré, tout ça ! La défiance, encore, la voici ! Avec les autres, défie-toi des autres ; avec celui-ci, défie-toi de toi-même ! Toujours le mime, toujours la scène !…

Il dit gaiement : « Je commence à mourir de faim. » Et il songeait : « Morts, nous le sommes. Notre vie est tuée : une femme a fait cela. »

— Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les épaules ; tant pis ! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien heureux ce matin.

— Moi aussi, Pierre.

Mais son âme ajouta : « Voilà que je lui mens ! Allons, c’est bien. Elle marche, notre comédie ! »