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pensées. Mais il fallait plus, ce soir-là, il fallait un abîme. Le cri aigu des violons le crispa ; l’orchestre le bouscula avec importunité ; le ténor se démenait en poussant des clameurs sentimentales ; ces passions étaient fausses et ces douleurs grotesques. Il partit. Georges, si inquiet qu’il fût, n’osa l’accompagner.

Le solitaire rentra dans la chambre nuptiale. Là, on pourrait souffrir paisiblement.

Il s’accouda à la fenêtre.

La nuit claire baignait les maisons grises, dans la ville muette ; l’eau claquait mollement sur les poutres peintes et sur les marches des palais ; en face, une vapeur de lumière cendrait le dôme de la Salute, et, par instants, un fanal de gondole sinuait dans l’ombre des murs, au bruit de la rame unique, bruit lointain, bruit mouillé qui semblait caresser le silence.

Puis, l’espace se troubla délicieusement : là-bas, invisible, traînant ses chansons sur l’eau calme, mandolines, voix alternées, une barque voguait sur les canaux, et les îles de marbre, tour à tour, assourdissaient ou renvoyaient les mélopées errantes, qui mouraient pour renaître, suaves, exquises, dans la nuit harmonieuse.

Il pleura.

— Comme ce serait bon d’être heureux !

Elle avait pleuré, elle aussi, dans un soir pareil.

— Comme c’était bon !

Il se jeta à genoux près du lit, et ses larmes bientôt ne purent plus couler.