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lontiers aux propos des gens de mer, écoutaient les récits cent fois contés, interrogeaient, s’initiaient aux termes du métier, et, dans l’espoir d’abolir leur propre vie, tendaient à s’en créer une autre. Mais leur vie était bien à eux et les tenait au cœur.

Pendant trois semaines entières, depuis le soir de ce fatal entretien, à force de s’être systématiquement évités, ils avaient pris l’habitude exigeante de se craindre ; la cause de leur éloignement eût-elle cessé enfin, le trouble qui en était né n’aurait pas cessé avec elle ; ils n’avaient plus besoin de revoir le passé, pour sentir un continuel malaise en se retrouvant face à face. La pensée faisait partie de leur corps.

Pierre imagina que, sans doute, le charme du pays achevait de s’épuiser pour eux. Il songea au départ.

— À quoi bon ?

Ce qui, dans les trop grands chagrins, nous éloigne de la guérison, c’est moins l’impuissance à savourer encore quelque plaisir, que l’ennui dont nous accueillons tous les désirs qui voudraient naître : et de quoi jouit-on sur terre, en dehors du désir ?

— Ah, reste là, se disait-il, puisque tu es là ! Laisse tourner les malheurs, laisse la vermine des misères monter jusqu’à toi et te mordre ! Un écœurement qui te chasse t’enverra en trouver un autre ; celui qui t’arrête ici t’empêchera d’en poursuivre un nouveau. Pleure là, puisque tu es là, pleure tout simplement ; il faut toujours qu’on pleure, et n’importe où, et n’importe pour quoi !