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Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/328

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cent fois moins qu’à ceci, qu’elle était perdue. Car c’était la nuit de l’adieu sans retour : l’irréparable prenait date. S’il l’eût pardonnée et reprise, sa Jeanne, la jalousie fût revenue constante, féroce, et ce faux bonheur-là eût été plus répugnant et plus cruel que la solitude elle-même. Il le savait sans avoir besoin d’y réfléchir, et pour cela les rancunes ne pouvaient qu’effleurer son cœur, absorbé dans les seuls regrets de l’impossible.

Georges le surveillait songer, et le suivait à travers les pensées ; une telle communion avait lié ces natures délicates, qu’elles savaient se comprendre sans gestes ni paroles.

Comme la nuit était froide, Desreynes se leva à plusieurs reprises pour replacer la couverture sur les jambes de son compagnon.

Ils entrèrent dans Paris sous la pointe de l’aube. Georges proposa d’y demeurer une journée, pour prendre quelque repos. S’il eût offert de descendre chez lui, on n’eût pas osé s’en défendre, mais on y eût trouvé encore des frissons douloureux : il choisit un hôtel. Après le repas, ils se promenèrent sur les boulevards encombrés de passants.

Ils éprouvèrent dans la foule la sensation d’un exil ; il leur semblait qu’ils eussent cessé d’appartenir à ce vain remuement, où se déplacent tant d’êtres pour des tâches futiles dont rien ne subsistera tantôt. L’intérêt de l’action s’était supprimé en eux ; ils ne le concevaient plus qu’à peine, et s’étonnaient presque