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mise, avait pour son esprit moins de charme que les manœuvres compliquées de cette petite guerre, un peu galante, un peu haineuse, qui se terminait aujourd’hui. Jeanne redescendait le cours de leur histoire : un par un, elle en revit tous les instants depuis la rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu’au baiser reçu dans cette chambre, là ! Et Georges allait partir…

Ce baiser ! Elle ne l’aurait plus ! Puis, tendant ses lèvres, elle les entr’ouvrit comme pour y recevoir encore la bouche qui les avait une fois approchées ; elle s’adonnait passionnément à un mensonge d’adultère ; elle le savourait avec un amour d’autant plus vif que l’accomplissement lui en paraissait impossible à jamais, et cette idée seule exaltait son désir ; comme un fauve qui a usé ses griffes contre les barreaux de la cage, elle s’abîmait dans l’apparente résignation de l’impuissance, pour jouir en soi-même du bonheur défendu, mais évoqué dans un rêve qui ressemblait à de l’extase. Ses paupières étaient baissées ; ses dents luisaient sous un sourire alangui ; ses deux seins se soulevaient longuement, avec une lenteur lourde. Elle resta quelques instants ainsi, et d’un bond se leva.

Elle vint à la fenêtre et aperçut au loin les deux hommes : elle demeura derrière le rideau soulevé… Georges ! Avant quelques jours, il aurait noyé toute souvenance, dans le torrent de la vie parisienne : les théâtres et les fêtes, les ateliers et les bals, le monde bruyant de l’art, l’intimité des noms connus, tout cela aurait vite supprimé de sa mémoire la provinciale