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VI


Avec tout le bien qu’on doit faire
On s’absout des péchés commis.

Rollinat.



L’heure du repas avait sonné depuis longtemps, et Pierre n’était pas revenu : Merizette ordonna de servir.

Les deux jeunes gens s’assirent aux extrémités de la table.

Ils n’osaient relever les yeux ni prendre la parole : s’entretenir de cette minute, ils ne pouvaient, et n’auraient pu cependant causer que d’elle seule ; en elle seule ils vivaient : avec plus d’effroi que jamais, car leur raison était plus libre. Ils ne lisaient pas dans leurs regards la secrète pensée, puisque les fronts restaient penchés, mais ils la sentaient comme un fluide traîner et courir dans la salle : elle les circonvenait, les baignait, et plus ils faisaient d’efforts pour échapper à cette commune obsession, plus elle les hantait ensemble. Malgré la contrainte presque douloureuse qu’ils éprouvaient dans cet isolement, ils s’en réjouissaient pourtant ainsi que d’une moindre