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dans les fossés, tantôt soutenus par des ambulanciers ou des prêtres de la colonne d’ambulance, tantôt transportés sur des civières ou même dans leurs propres manteaux tenus aux quatre extrémités.

Debout, au milieu de la route, méprisant les obus brisants qui abattent des chevaux autour d’eux, les shrapnells qui atteignent leurs chevaux de main, les balles qui sifflent dans les branches, le général de Witte et son état-major, donnant aux troupes l’exemple du mépris du danger, suivent les phases de la lutte.

Déjà des débris de toutes sortes jonchent le sol, des caissons à munitions galopent sur la route pour porter aux tireurs des cartouches de ravitaillement, et sur tout le front, des incendies allumés par les obus lancent dans le ciel pur leurs lueurs sinistres et leur fumée âcre.

Victoire !…

La bataille, quand déjà le soleil descendait à l’horizon, semblait encore indécise. À ce moment, nos artilleurs observent un mouvement de recul de la ligne ennemie qui, sous la poussée de notre infanterie, commence à refluer vers le pont et le village de Haelen. Aussitôt, ils font feu de tous leurs canons vers le couloir où s’engouffrent les fuyards ; ceux-ci entraînent, malgré les efforts et les menaces des officiers, les régiments de cavalerie arrivant encore à la rescousse.

La fuite, à la nuit tombante, dégénère en une débandade folle qui ne s’arrêta qu’à Hasselt et à Herck-Saint-Lambert où les troupes battues se fortifièrent hâtivement pour s’opposer à toute poursuite éventuelle.

Des corbeaux jettent leur croassement lugubre dans la nuit presque noire déjà. La galopade des chevaux effarés et éperonnés cruellement par leurs cavaliers martèle le pavé. Sous la pluie incessante de projectiles belges, les dix régiments allemands, magnifiques le matin, ne forment plus qu’une cohue désordonnée qui foule aux pieds les fantassins, les morts et les blessés et abandonne les officiers et les généraux. À l’autre extrémité du champ de bataille, nous entendons s’élever les chants de victoire des troupes belges qui saluent leur premier fait d’armes.

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Les Héros — Traits de courage de nos soldats et de nos officiers.

Nous songeons alors à ce vélocipédiste, attaché au quartier général de la division de cavalerie, le brave Royer, qui se porta résolument au cœur du combat pour rapporter un officier, le lieutenant de Waepenaere, blessé à la cuisse alors qu’il entraînait au feu des fantassins intimidés et non encore faits au combat. Ce généreux soldat retourna une deuxième fois dans la fournaise pour reprendre et rapporter sur une charrette une mitrailleuse abandonnée ; puis une troisième fois pour aller tuer à coups de revolver, deux cavaliers allemands embusqués derrière des gerbes et qui avaient tiré sur lui quand il revenait de son lieutenant d’abord, avec la mitrailleuse ensuite. Il rapporta, cette fois, les deux casques.

Ce « valeureux Liégeois », qui avait accompli ces trois traits de bravoure et de dévouement sous nos yeux, n’en parla jamais ; il trouvait qu’il avait tout simplement fait son devoir de soldat. Aussi fut-il très étonné quand il fut nommé caporal en récompense de sa belle conduite. Il se montra, dans la suite, digne de ses débuts, allant, le jour et la nuit, aux expéditions les plus périlleuses et terminant glorieusement sa noble carrière en se faisant tuer, dans une auto blindée, au combat de Pellenberg.

Nous nous souvenons aussi de ce petit soldat blessé horriblement, le bras déchiqueté, qui, de son bras valide, tendait un morceau de fusil vers le général et criait : « J’ai encore mon fusil ! » Et de cet autre qui, s’appuyant sur deux infirmiers, traînait obstinément une lance allemande comme un trophée.

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Le spectacle du champ de bataille.

Devant l’église du petit village gisent, déjà couverts de poussière, des cadavres de chevaux, des voitures renversées, de la paille piétinée, des restes de nourriture et de feux, le chaos infâme que laisse une armée derrière elle.

À la limite du village, sur le chemin de Haelen, nous vîmes les premiers cadavres d’Allemands, la face tuméfiée, les membres crispés, couchés dans les positions les plus diverses et les plus surprenantes. Voici un cuirassier tenant encore en mains un chargeur muni de ses cartouches ; plus loin, un dragon, couché la face contre terre, une jambe repliée en arrière.

Nous arrivons à la petite ferme que l’on se disputa toute la journée ; la maison est éventrée à coups d’obus, la grange réduite en cendres. Les porcs, en liberté, rôdent autour de cette ruine.

À mesure que nous avançons vers Haelen, le nombre de cadavres augmente. À l’endroit où le choc entre tirailleurs a eu lieu, une ligne presque continue de cadavres allemands et belges montre quel fut ici l’acharnement des deux partis. Un officier du 24e de ligne et un officier de dragons sont là côte à côte. Quel est celui qui a vu mourir l’autre ? Quel drame cache le voisinage de ces deux corps ?…

À Haelen, le drame est poignant : la plupart des maisons montrent des trous béants et des murs déchiquetés…

Sur la place, nous ramassons le drapeau belge qui flottait à la maison communale ; il a été arraché par les Prussiens, lacéré et traîné dans la boue. Nous le faisons arborer tel qu’il est, à sa place, et nous nous inclinons profondément, ne pensant à ce moment qu’il sera bientôt l’emblème de notre pauvre Patrie déchirée, violée et piétinée par une soldatesque barbare…