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le cimetière où on creusait de nouvelles fosses… passa le long des hautes dunes où les petites maisons des pêcheurs tremblaient au bruit de l’airain.

Ghyvelde, la première station en France…

Des centaines de personnes affluaient vers la voie ferrée et se groupaient le long de la haie de séparation, criant :

— Vivent les Belges !… Vive la Belgique !

Verhoef en fut ému.

— Oh, oui, murmura-t-il. Ils sentent, ils comprennent ce que nous avons fait… ce que nous avons sacrifié pour eux. Mais ils ne connaissent pas encore le danger, ils croient qu’il est conjuré…

Le train passa… Paul vit Zuidcote et la tour qui, solitaire, surgissait des dunes ; l’église était ensevelie sous les sables ainsi que tout le vieux village détruit. Et Verhoef se rappela soudain le petit voyage qu’il fit en compagnie ds Berthe en cet endroit, où il rendit visite à un enfant malade, le fils d’un membre ds sa famille, qui y était jadis en traitement au sanatorium. Ils avaient conversé avec des pêcheurs et un vieillard leur conta l’histoire du vieux Zuidcote détruit par les sables et la tempête à l’exception ds la vieille tour qui, solitaire, émergeait des ruines, comme un dernier vestige de deuil. Et qu’était ce donc que cette tristesse comparée à la multitude de villes et villages dont les ruines étaient encore fumantes… Verhoef se rappela Nieuport, Dixmude, Pervyse, Stuivekenskerke, Ramscapelle, St-Georges, qui ne reflétaient plus qu’un misérable amas de décombres… Ce qu’il avait craint, s’était réalisé ! La guerre, la guerre inexorable n’épargnait rien, faisait fi de tout scrupule, détruisait et dévastait ce que des siècles de labeur avaient édifié.

Le lieutenant vit le sanatorium entre les dunes.

— Ce sera aussi une ambulance, maintenant… murmura-t-il… Pauvres malheureux dont on sectionnera quelque membre…

Mieux que quiconque, il en ressentait toute la douleur et l’aversion… Il y a quelques jours encore, il était plein de vie et de santé, robuste et dégourdi… Actuellement il n’était plus qu’une épave…

Que dirait Berthe ?

Ne devait-il pas la sacrifier ?… Pouvait-il unir sa destinée à la sienne et en faire la compagne d’un invalide ?

La sacrifier ?… Oh, non, jamais… il ne saurait pas s’y résoudre, il l’aimait trop…

Mais où errait-elle maintenant ?… Lors de sa visite au sanatorium, elle manifesta une si profonde douleur en voyant le petit enfant chétif…

Que dirait-elle maintenant lorsqu’elle verrait l’infortuné mutilé ?

Le train s’arrêta à nouveau. On était à Rozendaal, à présent. Il y avait arrêt pour laisser passer un transport de munitions et des convois de nouveaux renforts de troupes. Des trains transportant des hommes robustes et viriles croisèrent celui des blessés…

C’était un nouveau butin pour les canons monstres, une proie nouvelle pour le démon insatiable de la guerre.

Les guerriers qui allaient à la bataille, criaient et agitaient des mouchoirs et beaucoup de blessés répondaient tout aussi bruyamment.


Type de Boche.

— Les malheureux, ils ignorent ce que c’est que la guerre, pensa Verhoef.

Mais il faut se battre… le devoir les appelle… l’usurpateur menace également leur pays… Visé, Dînant, Louvain, Termonde… et en France : Senlis, Albert… Ils doivent sacrifier leur sang pour la sauvegarde des leurs. C’est une lutte sacrée, aussi cruelle soit-elle…

— Les Belges, les Belges ! criait-on en un enthousiasme frisant le délire.

Ainsi qu’à la première station française une foule compacte se massait ici pour acclamer les soldats, et de nombreux petits groupes dévaluant des dunes vers le train-hôpital.

Des dames présentaient du pain, du café, du vin, du chocolat, des cigares et des cigarettes.

Les femmes des pêcheurs assaillaient les magasins et revenaient vivement, le tablier rempli de cadeaux pour ces informés blessés pour lesquels elles éprouvaient une profonde commisération.