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allèrent en quérir eux-mêmes à la cave. Ils aperçurent un phonographe dans le coin de la chambre. « Fräulein » (Mademoiselle) dirent-ils alors en désignant l’instrument, « spielen » (jouer). Je m’y refusai. Il n’a pas joué depuis la guerre et il ne jouera pas maintenant, répondis-je. « Nein, nein… spielen ! » crièrent-ils, à nouveau. Je dus céder et je plaçai l’instrument sur la table… Et les soudards de se régaler au vin et à la musique !… Nous ne vîmes aucun supérieur. C’étaient de véritables abrutis qui se conduisaient de la sorte. À quelque temps de là nous abritâmes des fuyards dont la maison avait été incendiée : des hommes, des femmes, des enfants, il y en avait environ 25. C’est vous dire que notre habitation était très mouvementée. Certain après-midi un homme s’amène en courant chez nous et crie de vive voix que la ferme d’un de nos amis brûlait. Les Allemands y furent en un instant. « Was ist das », clamèrent-ils. Ce fut dit sur un ton qui aurait pu laisser supposer que nous entretenions des relations avec l’ennemi et que cet incendie était peut-être un signal convenu. Et savez-vous ce qu’ils firent ? Ils se saisirent de huit hommes dont deux de mes frères qui se trouvaient chez nous. Ils durent se poster les bras en l’air au pied d’un mur et les Allemands leur braquaient le revolver sur la poitrine. Les bourreaux lâchèrent alors quelques coups en l’air. Les malheureux otages en furent quitte pour la peur. Mais ces scènes sont terrifiantes. Il faut les avoir vécues pour être réellement édifié. Les femmes et les enfants pleuraient, imploraient, à genoux, se tordant les bras qu’on épargnât la vie du père, de l’époux. Moi, je gisais sur le sol, terrifiée, et je ne me suis relevée que lorsque les hommes furent rentrés dans la maison, amplement talochés par les soudards. « personne ne sort ! » crièrent-ils. Ils écrivirent sur la porte le nombre de personnes se trouvant à l’intérieur. Nous ne pouvions sortir ni faire du feu. Sur nos instantes prières il nous fut permis de quérir chez des voisins un peu de pain et deux berceaux pour des bébés…

Notre situation prit une nouvelle orientation.

Des Allemands entraient en coup de vent et disaient que nous devions partir. Nous demandâmes à pouvoir rester…

— Mais à quoi songiez-vous donc ! s’exclama la cousine Léonie. Parmi ces brutes !

— Oui, nous voulions rester… Nous ne voulions pas quitter nos biens, notre maison. Et si ces bougres ne nous avaient pas chassés, nous n’aurions pas bougé, quoique le toit ce fut effondré…

Mais nous fûmes chassés comme des bêtes, on ne nous donna même pas l’occasion d’emporter quelques brassées de vêtements, et, quant à la nourriture on ne nous en fournissait pas. « Allez, ouste ! » criaient-ils en leur langue… Je ne pus plus monter à l’étage… On ne nous accorda pas le moindre délai. Nous devions déguerpir. Il ne me fut même pas permis de mettre mes bottines ; « nein, nein », hurlaient-ils, et je fus mise dehors chaussée d’une paire de pantoufle trouées. Quant aux hommes, on les gratifia de coups de crosses de fusils… « Vous pouvez laisser la porte ouverte », dirent méchamment les soudards, nous allons nous fixer dans « notre » maison ».

l’âme belge
Le Kaiser. — Eh bien ! vous voyez, vous avez tout perdu !
Le Roi Albert. — Pas mon âme !

La nuit tombait déjà… Nous ne savions où aller. Des coups de feu étaient échangés dans les champs. Comment nous avons échappé à tous les dangers qui nous menaçaient, je l’ignore. Nous marchions comme des vagabonds. Après une heure et demie de marche nous fûmes hors de la zone dangereuse. Nous frappâmes à la maison d’une connaissance où nous échouâmes… Voilà le calvaire que nous franchîmes. Quant aux autres fuyards j’ignore leurs tribulations, mais chacun d’eux a certes eu sa part des rudes épreuves. D’autre part, les soldats fouillaient les hommes, soi-disant pour les débarrasser d’armes éventuellement en leur possession, mais je crois plutôt qu’ils voulaient les délester de leur bourse, ainsi qu’il est arrivé à mes frères. Les Allemands savaient d’ailleurs parfaitement bien que nous ne portions ou ne détenions aucune arme. »

— Et où sont restés tes frères ?