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— Fuir mon enfant et laisser tout à l’abandon, ma belle maison, mes antiquités, tout ce que je rassemblai avec tant de soins et d’amour… Ô, ces barbares. Ils nous enlèvent tout, tout… rien ne leur est sacré !

— Nous sauverons notre vie, papa !…

— Notre vie !… Je laisserai ma vie ici,… ma vie c’est ma maison… Écoute… mais ils veulent donc raser la ville…

Pélagie, à mi-voix, priait sans s’interrompre.

Le bombardement de la ville, l’effondrement des murs, le hurlement, le fracas, le bruit assourdissant qu’on entendait jusqu’ici… et puis ces prières, c’était affreux.

La mort hurlait ds toutes parts, par les rues, par les plaines… elle hurlait au-dessus de l’église imposante, du gracile hôtel de ville, du charmant béguinage.

Le sol, les maisons, l’atmosphère tremblait… c’était un ébranlement général ; des toits s’effondraient, des murs vacillaient, des flammes montaient au ciel, des pavés étaient projetés dans l’espace… des trous béants creusés dans le sol ouvraient leurs flancs comme des tombes avides.

Des fuyards s’élançaient hors la ville, chassés par une folle angoisse ; d’autres étaient chargés comme des mulets et bravaient calmement le danger, se gisaient lentement le long des murs, soufflant un instant sous un porche ou derrière le môle d’un vieux pan de mur…

Les bombes hurlaient sans cesse dans l’espace, s’abattaient sur un toit ou dans la rue, et explosaient avec un bruit épouvantable. Les shrapnels éclataient avec force et les balles cinglaient les tuiles, les pierres comme une rafale de grêle semant la destruction par une infinité de petits trous, jetant bas des immeubles qui avaient résisté pendant des siècles aux intempéries.

Des habitants se sauvaient de leurs caves en criant, et s’empressaient de chercher un nouvel abri contre la mort chez des amis ou connaissances… On se complaisait pourtant dans ces endroits exigus, on était accroupi côte à côte ayant foi en l’épaisseur des voûtes, on partageait en commun la nourriture et la boisson, on consolait et encourageait les plus faibles, on attendait qu’une accalmie se fit… D’aucuns étaient disposés à fuir ; d’autres entêtés, refusaient de quitter la ville, faisaient l’éloge de la bravoure des soldats qui sauraient bien tenir l’Allemand à distance.

C’était comme si on revivait l’ère des catacombes, et qu’on était contraint à vivre sous terre, pour échapper à la persécution et à la mort.

Le bombardement cessa dans la soirée…

Il faisait calme maintenant… c’était une tranquillité étrange et étouffante qui était comme l’augure d’une phase plus terrible lorsque l’airain se serait reposé. Nombreux furent ceux qui profitèrent de cette occasion pour s’enfuir. Ils se frayèrent un chemin à travers les décombres, enjambant des poutres encore flambantes, pataugeant dans les bris de vitres et de tuiles, contournant d’immenses abris et franchissant des barricades établies à la hâte. Un rouge sinistre surplombait Dixmude… cette fois ce n’était pas l’or crépusculaire qui, du temps de la paix, flamboyait, superbe, dans les vitraux des églises ou dans les vitres des vielles maisons… C’était le rouge des flammes pétillantes, du feu destructeur, qui se dégageait des ruines et qui glissait le long des habitations, pareilles à des torches brûlantes ; c’était la lueur rougeâtre de la guerre…

Des ombres semblables à des spectres dansaient sur le sol ou sur de hautes murailles… revêtissaient les formes plus fantasques sur les troncs et dans les branches des arbres, ainsi que sur les barricades… Des fuyards trébuchaient, tombaient, se relevaient, se sauvaient précipitamment de cet antre terrible, où la mort pouvait réapparaître à tout instant… on regardait en l’air, craignant entendre à nouveau le sifflement des projectiles semant la destruction, car cette soudaine accalmie paraissait être si fausse, qu’on ne pouvait y croire après l’épouvantable bombardement de ce jour.

Ils quittaient leur ville chérie, ces malheureux. Ils éprouvaient la sensation que leur bonheur était désormais brisé, qu’ils abandonnaient une partie de leur vie. Des sanglots leur contractent la gorge.

Certains s’arrêtèrent à l’Yser, au Haut Pont, fixant les flammes et le brasier et donnèrent libre cours à leurs larmes… Mais des soldats troublèrent leur


Paysanne du pays de l’Yser.


méditation endeuillée les engageant à poursuivre leur chemin, plus loin, derrière le front…

Dixmude goûta use heure de repos, mais les canons tonnaient encore en d’autres endroits et les mitrailleuses et les fusils faisaient entendre