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tale se mêlait à l’élégance latine. Pourtant l’art n’avait pas encore consacré tout ce charme épars. Le négoce, la guerre, les complications de la politique avaient absorbé les énergies. La culture intellectuelle y était moins sévère, moins pure et moins haute que dans l’Italie continentale. Dans cet excentrique emporium tourné vers l’Asie, l’esprit italien n’avait ni la profondeur, ni la gravité morale de Florence, de Milan, de Rome ou de l’Ombrie. Pour ses besoins d’art, Venise était restée longtemps tributaire de l’Orient, empruntant à la Grèce et à Byzance les tableaux de sainteté, les objets du culte, les tapisseries, les mosaïques d’or qui décoraient ses palais et ses églises. Dès qu’elle eut une école originale, cette école se distingua des autres par son réalisme poétique et, pour rendre la sensation joyeuse de la vie, renonça vite aux sévérités de la fresque. Plutôt que des pensées originales ou des sentiments profonds, elle apportait une vision neuve du monde et de la forme. Les spectacles, les apparences colorées qui s’offraient à ses yeux étaient revêtus d’un tel charme, qu’il lui parut suffisant d’en reproduire la tournure imprévue et le caressant éclat. Nulle part la réalité n’était si près de la magie du rêve, et ne posait une requête plus pressante à des yeux de peintre. C’est ce qu’on aperçut de bonne heure chez les Bellini et chez Carpaccio ; la forte prise sur le réel, l’amour des sensations aimables et même, dans la rudesse primitive, je ne sais quelle mollesse charmante, spirituelle, et qui vise moins à instruire qu’à charmer.