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maître et la faiblesse de ses dernières œuvres. Le reproche, mérité en partie, est cependant injuste ; car, si Titien s’est laissé parfois aller à des travaux de facture, il eut jusqu’au bout des réveils surprenants. La Vénus du Prado ou Vénus au Satyre du Louvre est de 1566, et qui croirait que Titien avait quatre-vingt-dix ans quand il peignit cette œuvre si poétique et si harmonieuse. Dans le portrait, il garde jusqu’au bout sa maîtrise ; rien de plus énergique et de plus finement senti que le portrait de l’antiquaire Strada, en costume de cavalier, tenant dans ses mains une statuette de Vénus. L’Éducation de l’Amour de la collection Borghèse, dont la disposition rappelle l’Allégorie de d’Avalos, si on la compare à cette œuvre ancienne, montre l’élargissement progressif de la facture. Plus étonnant encore est le Couronnement d’épines de Munich. On dit que Tintoret y trouvait révélés tous les mystères de la peinture. Là, en effet, Titien recule les bornes de l’art de peindre. Par un métier d’une hardiesse et d’une fougue inouïes, par des coups de pinceau qui, de près, forment un chaos de balafrures, il fait surgir une scène tragique et nocturne, des corps en action, des couleurs vibrantes, la lueur sinistre des lampes. Cet impressionnisme si savant ouvrait les voies à l’avenir.

Dans ces toutes dernières années le maître s’est représenté vu de profil, avec son grand nez hardi et sa longue barbe blanche. Rien de plus saisissant. On sent la volonté qui résiste en ce grand vieillard soucieux que ni les tristesses, ni cette incroyable production n’ont pu courber.