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Page:Gustave Flaubert - Trois contes.djvu/219

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TROIS CONTES
et
LES AUTEURS CONTEMPORAINS.



Mercredi, 2 mai 1877.

______Cher Maître,

J’étais seul, et triste, dans ma chambre de malade ; essoufflé. Puis, votre beau livre est venu me visiter. Et, aussitôt, j’ai complètement oublié ma guenille, je n’ai plus vécu que de la vie navrante de Félicité, puis je me suis oublié avec délices au milieu des couleurs adorablement naïves du vieux vitrail de Saint Julien, — enfin, du haut de Machaerous, me prenant pour le Tétrarque lui-même, j’ai saigné de ses soucis rendus par vous lancinants à travers la poussière de vingt siècles, et, dégoûté d’Hérodias, lâche devant Vitellius, Salomé me portant à la peau, j’ai laissé décapiter Iaokanann dans l’espoir d’avoir dans mon lit les cuisses « en caleçons noirs semés de mandragores » de la jeune danseuse… Et, quand j’ai eu tout fini, je me suis mis à vous relire. Maintenant il me reste encore la joie de vous écrire, — et celle de me souvenir.

Merci donc, cher maître d’avoir pensé à moi. Le pleurétique en a déjà moins d’eau dans sa plèvre droite. Et il ira vous voir dimanche si le temps le permet. Et il vous serre affectueusement la main, avec l’émotion douce de la reconnaissance.

Paul Alexis______