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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/98

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il y avait un démon en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère, de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il allait, courait, venait ; tout son sang bouillonnait ; sa chair remuait et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en voulant le franchir.

Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en sortit un palais.

Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte de mets ignorés ; il se précipitait dessus en savourant avec délices les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient sculptés, ciselés ; il y avait de place en place des femmes nues et belles comme des statues, elles se confondaient avec elles ; des clartés ruisselantes illuminaient tout cela. C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette dans les blés, comme la voix qui dit : je t’aime, dans un baiser ; c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre, ivresses infinies.

Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces, avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses ivresses, son délire ; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de plus délirant ; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus amoureux ; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus délirante d’un poète et les souvenirs les