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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/95

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de cadavres, qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient lentement.

Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la terre en tombant. Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du ciel et descendait jusqu’à l’enfer.

Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau fleuve.

On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes ployaient sous le souffle du vent ; les ondes bleues roulaient, éclairées par la lune qui se reflétait sur elles ; au ciel les nuages l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines de silence, de fleurs. Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l’océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages ; souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts. La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide de la rosée des fleurs ; elle était transparente et bleue, comme si un grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de volupté.

Smarh se sentit revivre ; je ne sais quelle perception, jusque-là inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance