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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/69

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Yuk était avec eux.

Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la ville. Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et, chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la lançait en l’air ; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un autre. Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges, des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient, partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou déterrer, élever ou abattre.

Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu, une conviction.

Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long, homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là