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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/51

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SATAN.

Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre.

SMARH.

Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit ?

SATAN.

Qui souffre aussi ! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie ! Le géant souffre plus que les insectes ! Tu te crois le maître de l’océan, de la terre, tu fonds les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups, quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui, tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair, mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant pourquoi cela ? Pourquoi ceci ?

SMARH.

C’est vrai, comment donc ?

SATAN.

C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent ; que la mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit ; c’est que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir ; c’est que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et qu’il te perd. Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit retentit dans les cavernes.