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avait des plans superbes, il voulait faire apparaître certaines époques sous un jour tout nouveau, lier l’art à l’histoire, commenter les grands poètes comme les grands peintres, pour cela apprendre les langues, remonter à l’antiquité, entrer dans l’Orient ; il se voyait déjà lisant des inscriptions et déchiffrant des obélisques ; puis il se trouvait fou et recroisait les bras.

Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il trouvait mauvais et qui, néanmoins, lui causaient un certain plaisir par leur médiocrité même. La nuit il ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur son lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin, il était plus fatigué que s’il eût veillé.

Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant même un certain plaisir à l’abrutissement qui en est la suite, il était comme les gens qui se voient mourir, il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il ne se lavait plus les mains, il vivait même dans une saleté de pauvre, la même chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti dans la matinée et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute la journée sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se jetait tout habillé sur son lit et tâchait de s’endormir ; il regardait les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l’oeil les petites spirales bleues qui sortaient de ses lèvres.

On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir ? l’amour ? il s’en écartait ; l’ambition le faisait rire ; pour l’argent, sa cupidité était fort grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait pas pour lui la peine de le conquérir ; c’est à l’homme né dans l’opulence que le luxe va bien ; celui qui a gagné sa fortune, presque jamais ne la sait manger ; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas voulu d’un trône. Vous me demanderez : Que voulait-il ? je n’en sais rien, mais,