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la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du vin dans du cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles, ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des sauvages ; s’il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai des poses de grand maître devant lesquelles il tombera à genoux ; s’il aime mieux que je sois son ami, je m’habillerai en homme et j’irai à la chasse avec lui, je l’aiderai dans ses vengeances ; s’il veut assassiner quelqu’un, je ferai le guet pour lui ; s’il est voleur, nous volerons ensemble ; j’aimerai ses habits et le manteau qui l’enveloppe. Mais non ! jamais ! jamais ! le temps a beau s’écouler et les matins revenir, on a en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les voluptés dont se régalent les hommes, je suis resté comme j’étais à dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n’a pas de mari, pas d’amant, qui n’a pas connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui se fait des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes, qui en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits dans la figure de la lune. Je suis vierge ! cela te fait rire ? mais n’en ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs ? j’en ai tout, sauf la virginité elle-même.

Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées sur l’acajou, ce sont les marques d’ongle de tout ceux qui s’y sont débattus, de tous ceux dont les têtes ont frotté là ; je n’ai jamais eu rien de commun avec eux ; unis ensemble aussi étroitement que les bras humains peuvent le permettre, je ne sais quel abîme m’en a toujours séparée. Oh ! que de fois, tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer tout entiers dans la jouissance, mentalement je m’écartais à mille lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage ou l’antre garni de peaux de mouton de quelque berger des Abruzzes !