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Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras ; si l’on parlait d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je tremblais de crainte et de volupté ; j’enviais jusqu’aux beuglements plaintifs des vaches lorsqu’elles mettent bas ; en rêvant la cause, je jalousais leurs douleurs.

À cette époque-là, mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine. J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison ; je dis adieu pour toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil, adieu aussi à ma pauvre petite chambre ; je n’ai plus revu tout cela. Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent leurs amoureux, j’allais avec elles en partie, je les regardais s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours c’était un nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser tranquille.

Un jour enfin une vieille femme que je connaissais depuis quelques temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir, comme pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait.

Pendant les vingt-quatre qui suivirent, je crus souvent que j’allais devenir folle ; à mesure que l’heure approchait, le moment s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans ma tête : un amant ! un amant ! j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer ! Je mis d’abord mes souliers les plus minces, puis m’apercevant que mon pied s’évasait dedans, je pris des bottines ; j’arrangeai également mes cheveux