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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/212

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elle t’a conçu ? rêvait-elle la force des lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants qu’on meurt à les sentir ? Tu ne dis rien ; regarde-moi avec tes grands yeux, regarde-moi, regarde-moi ! ta bouche ! ta bouche ! tiens, tiens, voilà la mienne !

Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles :

— Ah ! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions ; la moindre femme qui te regarderait…

Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autres fois elle m’arrêtait avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir.

— Oh ! que c’est beau, un homme, quand il est jeune ! Si j’étais homme, moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien ! je serais si bien mis, si joli ! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas ? je voudrais la connaître . Comment vous voyez-vous ? est-ce chez toi ou chez elle ? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval ? tu dois être si bien à cheval ! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son manteau ? ou bien la nuit dans son jardin ? Les belles heures que vous passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle !

Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir, dans la campagne.

— Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez ? conte-moi ça un peu. Que lui dis-tu pour lui plaire ? est-elle grande ou petite ? chante-t-elle ?

Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit