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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/184

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concentrer sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur moi ! Quelquefois, à tout prix je voulais trouver une femme, je voulais l’aimer, elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle, c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore toute fleur et resplendir toute beauté ; je me promettais un amour divin, je lui donnais d’avance une auréole à m’éblouir, et la première qui venait à ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je la regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien, à ce qu’elle pût lire dans ce seul regard tout ce que j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma destinée dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus délabré qu’une voile déchirée trempée par l’orage.

Après de tels accès, la vie se rouvrait pour moi dans l’éternelle mélancolie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent, j’attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m’en restait encore pour atteindre la fin du mois, je souhaitais d’être à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence plus douce. Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les épaules, je voulais travailler, lire ; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à dormir dans le même ennui.

Que faire ici-bas ? qu’y rêver ? qu’y bâtir ? dites-le moi donc, vous que la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque chose !

Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je me trouvais également propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition, ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom ? après ? à quoi bon ? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus reten-