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extraordinaire, j’en conviens, il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la limite précise de l’intérêt et de la vanité. Il aurait fallu citer des exemples et faire comprendre trois mots incompréhensibles : moralité, liberté, devoir — et montrer, ç’aurait été le sublime de la proposition et on aurait pu enfermer ça dans une période savante, comme les hommes sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des devoirs puisqu’ils sont libres, s’étendre longuement aussi, par manière de hors-d’œuvre et de digression favorable sur la vertu récompensée et le vice puni, on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor, Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron, Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée, Caton, Brutus, Vespasien, Edouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette, Montyon l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des grands hommes, des grands génies, des dieux, des êtres… Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules, il continua :

— Vive la philanthropie, un verre de frappé. — L’histoire est une science morale par-dessus tout à peu près comme la vue d’une maison de filles, et celle d’un échafaud plein de sang, les faits prouvent pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux assassinés par leurs vainqueurs chantaient des psaumes que nous admirons comme poésie lyrique, les chrétiens qu’on égorgeait ne se doutaient pas qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache. Jésus-Christ mort et descendant de sa croix fournit au bout de 16 siècles le sujet d’un beau tableau, les Croisades, la Réforme, 93, la philosophie, la phi-lanthropie